Musique : Searching for Sugar Man

C’est l’histoire d’un chanteur qui n’a jamais percé dans son pays et qui ne savait pas qu’il était une star dans un autre. L’histoire d’un chanteur qui, sans le savoir, a contribué à la libération des mœurs dans un autre pays que le sien. L’histoire d’un homme simple, modeste, intègre, qui s’est résigné face à l’échec de sa carrière de musicien, sans savoir qu’il était adulé par des millions de gens. Jusqu’au jour où, trente ans plus tard, le destin a frappé à sa porte (ou a plutôt appelé au téléphone en pleine nuit).

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Cette histoire commence dans les années 1970, à Detroit, la ville de la Motown, la maison de disques spécialisée dans la soul et le R’n’B qui a signé des artistes tels que Mickael Jackson et les Jackson Five, Diana Ross, Marvin Gaye, Stevie Wonder, etc… En 1969, deux producteurs découvrent dans un bar enfumé de Detroit un jeune chanteur qui s’accompagne à la guitare et tourne le dos au public. Ce chanteur s’appelle Sixto Rodriguez (Rodriguez tout court pour son nom d’artiste). Il est issu de la classe ouvrière de Detroit, travaille sur des chantiers de démolition et de rénovation le jour, et chante le soir dans des bars mal famés.

Immédiatement séduits par ses mélodies folk et ses textes qui parlent des difficiles conditions de vie qu’il connaît si bien, les deux producteurs lui proposent d’enregistrer un album : Cold Fact. Malgré une tournée internationale et des comparaisons à Bob Dylan (contrairement auquel il sait vraiment chanter), c’est un flop complet. Il faut dire que Rodriguez est extrêmement réservé et, mal à l’aise, refuse beaucoup d’interviews. La promotion est donc difficile. Un deuxième album est néanmoins enregistré en Angleterre en 1970 : Coming from Reality. Nouvel échec commercial. Ironie de l’histoire, Rodriguez chante sur cet album la chanson Cause qui commence par ces paroles tristement prémonitoires « Cause I lost my job two weeks before Christmas » : effectivement, il est remercié par sa maison de disque deux semaines avant Noël, alors qu’il prépare un troisième disque. Fin de l’histoire américaine.

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Rodriguez reprend alors ses petits boulots sur des chantiers et se contente d’une vie modeste. Quelques tentatives avortées en politique, pour être élu maire de la ville de Detroit, mais surtout beaucoup de manutention sur des chantiers en tous genres. Ses albums s’étant néanmoins bien vendus en Australie et en Nouvelle-Zélande, il y fait deux tournées, en 1979 et 1981, puis arrête plus ou moins la musique. Il est loin de se douter que de l’autre côté de l’Atlantique, dans un des pays les plus fermés de l’époque, il est une véritable icône qui vend des disques par centaines de milliers.

Dans les années 1970-80, l’Afrique du Sud est un pays soumis à un régime militaire très dur et l’apartheid est à son paroxysme. Le pays est fermé, extrêmement conservateur et puritain, la répression est sévère contre les tentatives d’opposition et les manifestations contre cette oppression se terminent souvent en bains de sang. On risque trois ans de prison si l’on exprime son opposition au régime. La censure règne en maître et les artistes des autres pays ne sont pas les bienvenus.

Pourtant, on ne sait pas exactement comment, une copie de l’album Cold Fact de Rodriguez arrive jusque-là. On dit que ce serait une jeune Américaine, rendant visite à son fiancé Sud-Africain, qui l’aurait apporté avec elle. L’effet est énorme et les copies pirates se multiplient à une vitesse folle. A travers ces chansons engagées et contestataires, comme Sugar Man (qui parle de drogue), I wonder (qui parle ouvertement de sexe) et The Establishment Blues (qui dénonce les travers des décideurs politiques, économiques et culturels), les jeunes Sud-Africains de la classe moyenne découvrent que, dans d’autres pays, ces sujets ne sont pas tabous et qu’il est possible d’en parler. I wonder « how many times you had sex, I wonder do you know who’ll be next » devient d’ailleurs en quelque sorte leur hymne pour défier l’autorité et son puritanisme.

Profitant de la large diffusion de cet album, plusieurs maisons de disque sud-africaines décident de l’éditer elles-mêmes, ainsi que le second, Coming from Reality. Au passage la chanson Sugar Man du premier album est totalement censurée sur les ondes de la radio d’état, en raison de ses allusions directes à la drogue : « Silver magic ships you carry jumpers, coke, sweet Mary Jane« . Le disque vinyle est rayé avec une pointe pour empêcher toute diffusion.

Le succès est énorme et on ne trouve quasiment pas un foyer de la classe moyenne qui ne possède pas ces albums : plus de 500 000 exemplaires sont vendus dans ces années-là et Rodriguez est aussi célèbre en Afrique du Sud que les Beatles, les Rolling Stones ou encore Simon and Garfunkel. Les groupes de musique Afrikaaners, qui cherchaient à exprimer leur révolte face au régime en place, s’inspirent de Rodriguez et de la liberté de parole qui transparait dans ses chansons pour écrire des textes défiant l’autorité et rejetant l’apartheid. Et pendant ce temps-là, à Detroit, Rodriguez ne sait rien de ce succès phénoménal et ne touche donc aucun droit d’auteur sur ces milliers d’albums vendus en Afrique du Sud (il n’en touche d’ailleurs toujours pas aujourd’hui car les produits de ces ventes vont – a priori – aux ayant-droits de son premier label américain)…

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Les rumeurs les plus folles circulent en Afrique du Sud sur ce chanteur dont on ne connaît rien, hormis la photo sur la pochette de l’album Cold Fact, assis en tailleur avec des lunettes noires. Un mythe se construit autour du personnage et, en particulier, sur sa mort dans les années 1970 : un suicide spectaculaire, sur scène, à la fin d’un concert, en s’immolant par le feu. Ou bien en se tirant une balle dans la tête. Les versions divergent. Mais l’ensemble du pays est convaincu d’une chose : Rodriguez est mort. Ou en prison. Ou en hôpital psychiatrique.

Au début des années 1990, les albums sont réédités en Afrique du Sud, sur CD, et on demande à un disquaire du Cap, Stephen Segerman (grand fan de Rodriguez et surnommé Sugar depuis des années en raison de la proximité de son patronyme avec le titre « Sugar Man »), d’écrire un texte d’introduction sur la jaquette. Il y parle du mystère qui règne autour de cet artiste dont on ne connaît rien et lance une bouteille à la mer en demandant si un enquêteur musicologue ne voudrait pas s’y coller. Quelques temps plus tard, il est contacté par un journaliste musical tout aussi fan que lui et prêt à se lancer dans cette enquête.

En décortiquant les paroles des chansons de Rodriguez, les deux compères finissent par mettre la main sur un élément clé : le nom d’un quartier de Detroit. Cela coïncide avec le fait que la maison de disques mère américaine qui diffuse les albums est également localisée à Detroit. En suivant cette piste, ils remontent jusqu’aux deux producteurs du premier album. Et là, surprise, miracle, hallucination, on leur annonce que Rodriguez n’est absolument pas mort et qu’il coule des jours paisibles à Detroit. Pour le retrouver, Segerman crée un forum internet « The Great Rodriguez Hunt » en 1997, et y trouve un jour un message de la fille de Rodriguez. C’est ainsi qu’en pleine nuit, il se retrouve à discuter avec son idole bien vivante, par téléphone, et lui apprend qu’il est une véritable star dans son pays. Cette rencontre débouche sur six concerts à guichets fermés en mars 1998, devant des milliers de Sud-Africains en délire, toutes générations confondues. Comme Rodriguez, qui a arrêté la musique depuis des années, n’a pas de groupe, ce sont ses fans de la première heure, un groupe Sud Africain hyper connu, qui jouent les musiciens, au comble du bonheur.

La télé sud-africaine a fait un documentaire intitulé « Dead men don’t tour » sur cette tournée de mars 1998, qui montre des extraits des concerts et des interviews de fans, de ceux qui l’ont retrouvé, de Rodriguez lui-même et de membres de sa famille.

(extrait du site sugarman.org)

En 2008, le réalisateur suédois Malik Bendjelloul rencontre Segerman dans sa boutique de disquaire, au Cap, et celui-ci lui raconte cette histoire incroyable. Un parfait sujet de documentaire. Pendant plus de trois ans et avec très peu de moyens financiers, Malik Bendjelloul va reconstruire à la fois l’itinéraire de Rodriguez mais également celui de ces deux fans qui l’ont redécouvert, en retraçant leur enquête. Il rencontre les producteurs de l’époque, les fans sud-africains, et Rodriguez lui-même, toujours aussi mal à l’aise devant une caméra que lors de ses interviews de promotion dans les années 1970.

Comme il n’existe pas d’images d’archives des débuts du chanteur, le réalisateur choisit de les recréer avec une caméra Super 8. Celle-ci coûtant trop cher, il utilise finalement simplement un téléphone avec une option Super 8. C’est lui qui joue la silhouette de dos de Rodriguez, dans ce bar enfumé de Detroit. Sans moyens financiers pour boucler son film, le réalisateur décide néanmoins de le terminer tout seul, en réalisant lui-même les illustrations qui retranscrivent la silhouette de Rodriguez déambulant dans les rues de Detroit et en s’occupant lui-même de la musique (principalement des chansons des deux albums de Rodriguez) et du montage. Le documentaire sort finalement en 2012 et l’avant-première est complétée par un mini-concert de Rodriguez en personne. C’est un très grand succès et « Searching for Sugar Man » (sorti sous le nom de « Sugar Man » en France) obtient de nombreux prix, dont un BAFTA en 2013 et l’Oscar du meilleur film documentaire, la même année.

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Le film alterne entre la ville de Detroit, sombre, glaciale, un peu miteuse, et la gaieté des paysages sud-africains gorgés de soleil, illustrant ainsi la carrière du chanteur : son échec américain et son immense succès de l’autre côté de l’Atlantique. Les chansons viennent parfaitement illustrer le propos du réalisateur, décrivant la vie des classes moyenne et pauvre de Detroit et ouvrant en même temps des perspectives immenses à la contestation sud-africaine. On ne se lasse pas d’écouter ces mélodies, parfois entraînantes, souvent tristes, mais toujours extrêmement belles,  et les paroles qui se posent dessus parfaitement et transpercent le cœur. Même sans être bilingue, on peut, je pense, véritablement apprécier la qualité d’écriture de Rodriguez, la sonorité et le choix des mots.

Malgré toutes les récompenses, certains reproches sont faits au film de Malik Bendjelloul, comme le fait qu’il occulte totalement le succès australien de Rodriguez et ses tournées là-bas à la fin des années 1970 et au début des années 80, laissant croire que le chanteur a complètement arrêté la musique suite à l’échec de ses albums aux Etats-Unis. Il n’en reste pas moins que ce film raconte magnifiquement une histoire formidable qui, si elle n’était pas vraie, serait probablement qualifiée de totalement irréaliste.

Notons également que suite au succès international du film, Rodriguez s’est produit sur un certain nombre de scènes à guichet fermé ces trois dernières années. Malheureusement, il semble que cette arrivée tardive du succès et la timidité maladive du chanteur de 73 ans aient des effets déplorables sur la qualité de ses prestations : très diminué, parfois ivre sur scène, jouant de la guitare de manière approximative et chantant majoritairement en play-back, Rodriguez n’est plus que l’ombre de celui qui jouait déjà dos au public dans les bars mal famés de Detroit. La difficulté pour un artiste est de savoir s’arrêter à temps, y compris lorsqu’on a été spolié de son succès pendant des années.

Dernière petite anecdote : si vous lisez ce qui est marqué à l’arrière de la jaquette du CD de la BO du film, qui reprend un certain nombre des chansons des deux albums de Rodriguez et du troisième, inachevé, vous verrez qu’il est inscrit la phrase suivante : « Rodríguez receives royalties from the sale of this release. » C’est bien dommage pour lui que les royalties en question ne soient pas indexées sur le nombre d’écoutes des chansons de l’album, parce qu’avec moi, il serait vraiment riche : je l’écoute en boucle depuis des mois.

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Publié le 24 mai 2015, dans Bouillon De Culture, Ciné, Musique, et tagué , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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