Lecture : Daphné du Maurier

Comme beaucoup, j’ai découvert Daphné du Maurier à travers le roman Rebecca, qui m’a complètement fascinée et que j’ai lu tellement de fois qu’il fut un temps où je le connaissais presque par cœur. Mais l’œuvre de cette romancière prolixe ne s’arrête pas là, puisqu’elle a publié plus d’une trentaine d’ouvrages au cours de sa vie.

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Daphné du Maurier, contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, n’est pas française, mais anglaise. Pourtant, la France n’est pas loin car son grand-père, George du Maurier, artiste, illustrateur et écrivain lui aussi, est né à Paris. Ses racines françaises ont toujours fasciné Daphné du Maurier et, à 18 ans, elle profite de son année en région parisienne dans une « finishing school » (comprendre « école qui forme les jeunes filles de la haute société ») pour apprendre le français jusqu’à le parler parfaitement.

Mais il n’y a pas que son grand-père qui est artiste dans cette famille. Daphné du Maurier est née en 1907 à Londres. C’est la fille de Gerald du Maurier, comédien extrêmement populaire en Angleterre à l’époque. Sa mère aussi était comédienne, mais elle a abandonné la scène pour élever ses trois filles. La famille du Maurier fait partie d’un cercle animé d’artistes, dont J. M. Barrie, l’auteur de Peter Pan, un ami très proche, tuteur des cousins de Daphné du Maurier, qui lui ont inspiré les personnages des enfants Darling. Gerald du Maurier est d’ailleurs très connu pour avoir joué au théâtre le rôle du Capitaine Crochet et de M. Darling, le père des enfants, dans la mise en scène de l’auteur.

Nourrie de cette atmosphère de théâtre et pleine d’imagination, Daphné du Maurier s’invente très jeune des mondes imaginaires dans lesquels elle a, le plus souvent, le rôle d’un garçon. Très proche de son père possessif (parfois trop à son goût), qui la voit comme le fils qu’il n’a pas eu, et très timide, elle se découvre un double masculin qui l’habitera toute sa vie et l’amènera à tomber amoureuse de plusieurs femmes. En 1932, elle range son double masculin au placard pour plusieurs années (mais pas définitivement) et épouse Frederick Browning, passionné de voile comme elle, dont elle est très éprise et dont elle aura trois enfants.

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Les premières nouvelles qu’elle tente de faire publier ne trouvent pas preneur en 1928, mais elle ne baisse pas les bras et s’attelle à un roman, qui lui est inspiré par l’histoire du village de Cornouailles où ses parents ont acheté une maison en bord de mer. Cette maison où elle s’isole du monde pour écrire sans relâche. Son premier roman, The loving spirit (L’Amour dans l’âme), est publié en 1931 et c’est un succès immédiat. La machine est lancée et, à partir de cette date, Daphné du Maurier publie un roman, ou des nouvelles ou une biographie (de son père, de la famille du Maurier) tous les ans ou tous les deux ans. Mais c’est incontestablement Rebecca, publié en 1938, qui va lui forger un prénom dans cette famille.

Au cours de ses longues promenades autour de la maison parentale en Cornouailles, Daphné du Maurier a découvert une grande maison inhabitée qui l’attire irrésistiblement, l’envoute et pour laquelle elle éprouvera toute sa vie un grand amour : Menabilly. C’est ce manoir qui lui inspire celui de Manderley, et l’histoire de la jeune deuxième Mrs de Winter, confrontée au fantôme omniprésent de Rebecca, l’impressionnante première épouse de son mari. Le succès du roman est phénoménal, non seulement en Angleterre mais aussi aux Etats-Unis et en France.

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Daphné du Maurier et ses trois enfants, devant le manoir de Menabilly en 1945

Mais la Seconde Guerre Mondiale éclate et la vie de Daphné du Maurier est bousculée : son mari est chargé du commandement d’une division aéroportée, ce qui le retient à Londres, pendant qu’elle préfère rester dans sa maison de Cornouailles. En 1943, elle réalise le rêve de sa vie en emménageant à Menabilly, qu’elle louera pendant plus de 25 ans. La guerre l’éloigne géographiquement et sentimentalement de son mari, anobli entre temps et dont les fonctions de plus en plus importantes (après la guerre, il devient trésorier de la princesse Elizabeth, puis, à son couronnement en 1953, trésorier de son époux, le duc d’Edimbourg) lui demandent de participer à nombre de réceptions officielles, tout ce que déteste la très timide Lady Browning.

Daphné du Maurier fait passer l’écriture et son amour pour sa maison avant tout le reste, au risque de faire éclater sa vie de famille et de torpiller son couple. Elle publie entre autres Ma cousine Rachel, Mary Anne (biographie de son arrière-grand-mère), une biographie de Branwell Brontë (le frère des sœurs) ou encore Les Oiseaux et autres nouvelles. En 1969, quatre ans après le décès de son mari, elle doit pourtant quitter Menabilly pour le manoir de Kilmarth, situé à proximité. Elle s’y éteint en 1989, à l’âge de 81 ans. La majorité de ses histoires sont marquées par une atmosphère pesante et des personnages tourmentés, parfois étranges, qui, à la lumière de la vie de leur auteur, prennent pleinement leur sens.

Rebecca

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« J’ai rêvé la nuit dernière que je retournais à Manderley« . C’est ainsi que commencent le livre et son adaptation cinématographique par Hitchcock, en 1940, avec Laurence Olivier et Joan Fontaine. Peu après son mariage, l’héroïne, la jeune nouvelle madame de Winter, timide, effacée, maladroite et inexpérimentée, découvre le magnifique manoir de Manderley où elle va vivre avec son mari. Dès les premières heures, elle y est confrontée aux souvenirs laissés dans les esprits et dans les objets par la précédente madame de Winter, Rebecca, si belle, pleine de vie, de talent et de goût, morte tragiquement noyée sur son bateau quelques mois plus tôt. Face au fantôme de celle qu’elle remplace, la lutte est difficile.

Pour ce roman, Daphné du Maurier s’est inspirée de l’attirance que le manoir de Menabilly exerçait sur elle, mais également de lettres trouvées un jour dans le bureau de son mari, écrites par sa précédente fiancée, une femme très belle, à l’écriture décidée. Jusqu’à la fin, le roman fascine, et même lorsqu’on en connaît l’issue, on ne peut s’empêcher de le relire, rien que pour éprouver le frisson et le sursaut de la jeune madame de Winter lorsqu’elle croise dans une aile de la maison la sombre gouvernante Mrs Danvers qui veille avec dévotion sur les effets de la défunte Rebecca, prenant un plaisir morbide à la faire revivre l’espace d’un instant.

A noter qu’une nouvelle traduction est disponible depuis mars 2015, qui répare les coupes violentes effectuées dans le texte par la traductrice historique de Daphné du Maurier, Denise Van Moppès (devenue par la suite Mme Butler), qui avait quand même sucré un bon nombre de pages au passage.

L’auberge de la Jamaïque (Jamaica Inn)

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Cette histoire a été inspirée à Daphné du Maurier par une promenade à cheval qu’elle a faite un jour avec une amie dans la lande. Perdues au milieu de nulle part, surprises par un orage, puis errant en pleine nuit, elles finissent par retrouver leur route et trouvent refuge dans une auberge qui porte ce nom. Cet épisode romanesque fait un tableau tout trouvé pour un roman d’aventure, situé quelques décennies en arrière. Au début du XIXème siècle, la jeune Mary Yellan doit quitter sa maison de Helford à la mort de sa mère pour rejoindre sa tante Patience, mariée au tenancier de l’auberge de la Jamaïque. Mais perdue au milieu de la lande de Cornouailles, l’auberge de la Jamaïque ne semble pas seulement spécialisée dans le service de repas chauds aux voyageurs, et Mary Yellan découvre rapidement que son oncle se livre à des activités criminelles, à la tête d’un groupe de naufrageurs et de contrebandiers.

La violence dans ce livre n’est pas que psychologique : les paysages de landes sont lunaires, les personnages sont sombres, n’hésitant pas à tuer pour leur profit, et la tante Patience est l’ombre d’elle-même. L’héroïne, Mary Yellan, est portée par le souffle de l’aventure et la révolte que lui inspirent les actes de son oncle, ne sachant plus à qui faire confiance ni à qui se confier. Jusqu’au dénouement de l’histoire, plein de surprises, on est plongé dans cette atmosphère noire, inquiétante et pesante.

C’est le premier vrai grand succès littéraire de Daphné du Maurier. Hitchcock en a aussitôt fait une adaptation cinématographique mais en a fortement modifié l’histoire, à la grande déception de Daphné du Maurier. Elle était donc particulièrement inquiète, quelques années plus tard, lorsqu’elle a appris que ce même M. Hitchcock adapterait également Rebecca.

Le Général du Roi

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En 1946, Daphné du Maurier habite dans son manoir chéri de Menabilly. En quête d’idées pour un nouveau roman, elle se penche sur l’histoire de cette demeure et découvre qu’elle a été le bastion de partisans royalistes opposés aux partisans d’Olivier Cromwell, pendant la guerre civile anglaise, au XVIIème siècle. S’appuyant sur les documents conservés par les propriétaires de Menabilly, la famille Rashleigh, elle brode autour de personnages ayant réellement existé l’histoire de ce général fidèle au roi et de sa liaison avec l’héroïne, une jeune femme impertinente et audacieuse à qui l’avenir sourit, jusqu’au jour où une chute de cheval la laisse définitivement paralysée.

Pleine de fougue, bien que clouée dans son fauteuil, Honor Harris traverse les épreuves de la guerre et de l’amour infidèle de son général avec un humour et un goût de la liberté sans entrave. Beaucoup moins noir que les deux précédents, ce livre est une fresque passionnante sur cette période sombre de l’Histoire de l’Angleterre et fait la part belle aux femmes et à leur rôle lorsque les hommes sont en guerre. Un écho évident à la Seconde Guerre Mondiale.

Ce roman a été adapté pour la télévision par Nina Companeez, en 2014. L’intrigue a pour l’occasion été déplacée en Vendée, pendant la Révolution Française, mais elle suit fidèlement le livre pour ce qui est des personnages.

Ma cousine Rachel

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On retrouve l’atmosphère pesante et sombre de Rebecca dans Ma cousine Rachel, mais encore renforcée par le fait que le personnage inquiétant, angélique ou malfaisant, est encore bien vivant. Cette fois-ci, Daphné du Maurier se glisse dans la peau d’un personnage masculin, faisant vivre son double. Pour le personnage de Rachel, elle s’inspire fortement de la femme de son éditeur américain, Ellen Doubleday, qu’elle a rencontrée quelques mois plus tôt, en 1950, et dont elle (ou plutôt son double masculin) est tombée éperdument amoureuse.

L’histoire est la suivante. Au début du XIXème siècle, Philip Ashley, un jeune homme anglais, apprend que son cousin et tuteur Ambroise, la quarantaine, vient d’épouser une mystérieuse veuve, Rachel, au cours d’un voyage en Italie. Possessif et jaloux, Philip déteste sans la connaître cette femme qui lui a volé sa figure paternelle. Quelques temps plus tard, Ambroise lui écrit qu’il soupçonne sa femme de l’empoisonner. A sa mort soudaine, Philip jure de le venger. Pourtant, lorsqu’il la rencontre enfin, Philip découvre que sa cousine Rachel est très différente de ce qu’il avait imaginé et en tombe follement amoureux. Mais alors qu’il fait des projets avec elle, tout s’écroule brutalement.

Rachel est-elle douce et généreuse ou bien une femme vénale empoisonneuse de surcroît ? Le doute plane tout au long du récit, accentué par la fièvre qui embrume les pensées du héros, le faisant alterner entre adoration pour cette femme et terreur de subir le même sort que son cousin Ambroise.

Les Oiseaux

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On connaît tous le film d’Hitchcock, mais on sait moins qu’il est inspiré de la nouvelle de Daphné du Maurier, dont la fin est bien plus terrifiante d’ailleurs. Les Oiseaux est en fait un recueil de plusieurs nouvelles (suivant les éditions et les traductions, le nombre peut changer). Même si elles se situent toutes dans un paysage plutôt apaisant, toutes nous plongent encore une fois dans une atmosphère pesante, soit par leur côté surnaturel, soit par le caractère sordide de ce qu’elles racontent.

Outre les brutales attaques d’oiseaux, on y trouve le suicide inattendu d’une jeune femme enceinte (Mobile inconnu), une histoire de famille dont le secret est révélé à la toute fin de la nouvelle (Le vieux), une marquise empêtrée dans une relation avec un photographe très amoureux (Le petit photographe), ou encore les baisers morbides d’une jeune ouvreuse de cinéma et d’un mécanicien, dans un cimetière (Encore un baiser). Des histoires qui mettent souvent mal à l’aise, jouent sur les tourments de personnages torturés et dont l’atmosphère est toujours poisseuse.

Voici donc un petit tour de quelques œuvres de Daphné du Maurier, une des plus grandes romancières anglaises. Si vous voulez en savoir plus sur sa vie, je vous conseille de lire sa biographie par Tatiana de Rosnay, Manderley for ever, sortie en mars 2015, on y apprend vraiment beaucoup de choses.

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Publié le 10 mai 2015, dans Bouillon De Culture, Lire, et tagué , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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