Lecture : Marc Dugain

Il y a des écrivains qui créent un monde à part, d’autres qui écrivent toujours sur le même thème ou le même genre de romans. Marc Dugain est un écrivain qui nous promène d’un thème à l’autre, d’un monde à l’autre, au gré des sujets qui l’intéressent, avec comme point commun la place de l’individu dans la société.

Né en 1957, Marc Dugain commence sa vie active après Sciences Po Grenoble en devenant financier puis homme d’affaire, notamment dans le domaine de l’aéronautique. Dans les années 1990 et jusqu’au début des années 2000, il dirige la compagnie aérienne Proteus. Rien à voir avec l’écriture de roman me direz-vous. Et pourtant, à l’approche de la quarantaine, Marc Dugain amorce un tournant radical dans sa vie.

Photo : Jérome Bonnet pour Télérama

En 1998, il publie son premier roman, La chambre des officiers, succès phénoménal vendu à plus de 300 000 exemplaires et qui obtient 18 prix littéraires. Depuis, il se consacre principalement à l’écriture. Passionné d’Histoire et de politique, ses romans retracent le parcours de personnages parfois publics, parfois anonymes, dans le monde du XXe et du XXIe siècle, avec à chaque fois en fil directeur la place de l’individu dans son histoire et dans l’Histoire.

J’ai découvert Marc Dugain à travers l’adaptation cinématographique de La chambre des officiers, par François Dupeyron en 2001. Dès que je l’ai eu entre les mains, j’ai tout simplement dévoré le livre. Depuis, j’ai lu quasiment tous les livres de cet auteur atypique, qui s’est classé directement dans le top 3 de mes écrivains préférés. Ce que j’aime chez lui : une écriture simple, directe et fluide, sans chichis ni fioritures, des bases historiques solides et des questionnements importants sur notre place dans la société et ce que nous sommes prêts à accepter pour en faire partie. Le tout sans discours moralisateurs mais avec beaucoup d’humour et d’empathie pour l’être humain, quel qu’il soit et quels que soient ses choix de vie.

Voici donc une sélection de livres de cet auteur que j’ai particulièrement aimés et que je vous propose de découvrir ou redécouvrir.

  1. La chambre des officiers

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1914. Adrien est mobilisé dès le début de la guerre en tant que lieutenant. Quelques jours plus tard, alors qu’il est en mission de reconnaissance, un obus s’abat près de lui et le défigure terriblement. De la guerre sur le terrain, il ne connaîtra rien de plus : pas de tranchées, pas de boue, pas de rats. Pendant cinq ans, il est soigné à l’hôpital du Val-de-Grâce, dans la chambre réservée aux officiers, où, comme lui, arrivent les « gueules cassées » de la Grande Guerre. Dans cette chambre, il faut réapprendre à vivre avec un visage ou un corps dévasté, affronter le regard des autres, de sa famille, et le sien. Et essayer d’imaginer la vie d’après, dehors.

Dans ce court roman, Marc Dugain raconte l’histoire des compagnons d’arme de son grand-père, lors de la boucherie de la Première Guerre Mondiale. Sans jamais tomber dans le misérabilisme ni le pathos, mais avec au contraire un sens de l’humour à tout épreuve, il dresse le portrait sensible de ces hommes dont la vie a été ravagée en quelques secondes par la guerre mais qui refusent d’abdiquer. Surtout, il montre la force de l’amitié qui se crée entre eux, lorsque les proches s’éloignent (mais comment en vouloir à un enfant de partir en criant lorsqu’il découvre le nouveau visage en compote de son papa ? ) et que la vie à l’extérieur semble inaccessible. Tout simplement un de mes livres préférés.

Extrait :

Ma greffe osseuse ne prend pas. Le chirurgien [interprété par André Dussollier dans le film, tout simplement génial, NDLR] m’assure qu’il n’a pas dit son dernier mot. Je ne suis pas près d’en prononcer un seul.

L’infirmière […] passe près de mon lit. Je l’arrête et lui montre mon ardoise. Elle patiente pendant que j’écris :

– Voulez-vous voir quelque chose que vous ne verrez chez aucun autre homme ?

Comme de l’autre main je tiens mon drap très serré à la taille, je vois la couleur pourpre lui monter au visage. Puis je la fixe droit dans les yeux. Et je lui tire la langue par le nez.

  1. Heureux comme Dieu en France

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Pendant la Seconde Guerre Mondiale, Pierre, un jeune homme tout ce qu’il y a de plus ordinaire et aimant à se laisser porter par les plaisirs de la vie, se retrouve brutalement enrôlé dans la Résistance, sur les injonctions de son père. De véritable antihéros, résistant spectateur, il se retrouve au fil de ses missions finalement plus impliqué dans la guerre qu’il ne l’aurait pensé. Il y rencontre également l’amour, en la personne de sa chef, une résistante espagnole.

Comme le premier, ce roman est écrit à la première personne, sous la forme de mémoires racontant tout des états d’âme de Pierre au cours de ces années de guerre passées dans la clandestinité, avec beaucoup d’autodérision. Ses peurs, ses regrets, ses remords, lorsqu’il découvre que ses ennemis ont le même âge que lui et eux aussi des familles, et sont, pour certains, profondément cultivés et sympathiques. Le seul tort de ceux-là est finalement d’être dans la mauvaise armée, ce qui leur vaut une mort certaine, orchestrée par le héros. Encore une fois, Marc Dugain nous fait réfléchir sur les choix des individus dans une crise majeure : collaborer, résister, ou faire le gros dos, le temps que ça passe. Un roman profond et terriblement touchant.

Extrait :

Mon père avait donc décidé de me faire mourir, disparaître de l’état civil. J’avais un mois pour contracter la maladie, agoniser et passer. Avec la complicité d’un médecin qui sans être proche du Parti était de la grande cause. Le lendemain de ma mort, je devais partir avec de faux papiers pour une région plus au sud et m’évanouir dans un réseau. Voilà comment je suis devenu résistant de père en fils. […] Je n’avais pas le sentiment de devenir partisan. Juste comédien, et je me demandais si j’allais être à la hauteur de ce rôle de composition qui demandait le talent d’un Jouvet ou d’un Gabin.

  1. La malédiction d’Edgar

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Le quatrième roman de Marc Dugain, publié en 2005, raconte la vie de John Edgar Hoover, le patron tout puissant du FBI qui créa puis régna sur le Bureau pendant près de 50 ans, de 1924 à 1972, de quoi voir défiler une bonne tranche de l’histoire des Etats-Unis et du monde. Pendant toutes ces années, son ombre plane sur la Maison Blanche et ses occupants successifs, et, plus largement, sur le monde politique américain et tous ceux qui gravitent autour de lui. En effet, J.E Hoover collectionne les informations des plus banales aux plus croustillantes – n’hésitant pas à violer la vie privée de ses cibles – et rédige des fiches sur tous les personnages importants de cette époque, dans le but de s’en servir un jour pour les faire tomber et les écarter du pouvoir, si besoin.

Cette histoire dans l’Histoire, Marc Dugain choisit de la faire raconter à Clyde Tolson, à travers ce qui pourrait être ses mémoires. Clyde Tolson, l’adjoint de J. E. Hoover pendant des années, mais surtout son amant. Car Hoover, cet homme scrupuleux, intransigeant avec la moralité des autres et prêt à les exposer sur la place publique au moindre écart, se découvre, pour son plus grand malheur, homosexuel. [En réalité, ce fait est contesté par certains, mais c’est le parti que choisit Marc Dugain. Notons tout de même qu’à la mort de Hoover, c’est à Tolson que l’on remettra le drapeau américain drapant le cercueil… qui revient traditionnellement à la personne la plus proche du défunt.] A sa mort en 1972, sa secrétaire fera disparaître l’intégralité des fiches qu’il a conservées, juste avant l’arrivée du FBI qui aurait été trop heureux de les récupérer.

Avec ce roman mêlant fiction et réalité, on plonge littéralement dans le monde obscur du renseignement intérieur et de la politique américaine, pendant un demi siècle. On y croise donc, entre autres, Roosevelt et sa femme Eleanor (que Hoover ne peut pas encadrer), la famille Kennedy au grand complet, de père en fils, Fidel Castro et Marilyn Monroe, bien sûr, mais également toute une bande de mafieux. Le parti pris de faire raconter ces histoires par un observateur extérieur, mais intime, est très intéressant car il donne un éclairage particulier sur la personnalité de Hoover. Un livre passionnant, que Marc Dugain a adapté pour la télévision en 2007, sous la forme d’un docu-fiction.

  1. Une exécution ordinaire
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[En noir et blanc, en haut, là, ce n’est pas réellement Staline, mais André Dussollier. Si si, je vous assure !]

En août 2000, j’avais été profondément choquée par le naufrage du Koursk dans la mer de Barents, ce sous-marin nucléaire russe dont les 118 membres d’équipage avaient péri, prisonniers de leur cercueil de métal, dans un imbroglio diplomatique totalement absurde. Je me rappelle de l’aide internationale proposée à la Russie pour leur porter assistance, et de la position de Vladimir Poutine, réticent à l’idée de laisser les Américains s’approcher d’un fleuron de sa flotte militaire, quitte à sacrifier ses marins dont les journalistes rapportaient les coups frappés contre la coque du navire.

Une exécution ordinaire raconte l’histoire de la famille Altman, de la grand-mère, urologue et magnétiseuse, appelée à soigner Staline dans le plus grand secret, au petit-fils, sous-marinier sur l’Oscar, réplique dramatique et romancée du Koursk. Le récit se découpe en sept parties, entremêlant les vies des membres de la modeste famille Altman à celles des dirigeants du pays, de Staline à Poutine. Encore une fois, les histoires sont passionnantes et profondément glaçantes. Elles montrent surtout comment, de l’URSS communiste de Staline à la Russie de Poutine aujourd’hui, le mépris de la vie de l’individu est resté absurdement le même, au nom du bien et de la grandeur d’un pays pourtant plongé dans une déliquescence avancée.

En 2010, Marc Dugain a adapté son roman pour le cinéma, en ne gardant que l’histoire de la grand-mère Altman, médecin de Staline. Dans le rôle de ce dernier, un André Dussollier absolument méconnaissable et formidable.

  1. Avenue des géants

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Cette fois-ci encore, Marc Dugain s’inspire largement de la vie d’une personne réelle, à savoir le tueur en série américain Ed Kemper (dont Mallory nous avait précédemment compté la belle et douce histoire), rebaptisé pour l’occasion Al Kenner. Quand  je vous disais que cet écrivain était toujours surprenant dans le choix de ses thèmes… Pourtant, une fois encore c’est la place de l’être humain dans la société qui l’entoure qui l’intéresse : comment l’enfance dramatique d’Al Kenner a engendré le monstre qu’il est devenu, comment cet adolescent mal dans sa peau, immense (il mesure plus de 2m) et hyper intelligent (il a un QI supérieur à 130) incarne aujourd’hui le mal absolu, et comment tout cela ne serait peut-être pas arrivé s’il n’était pas tombé, dans la grande loterie de la naissance, sur une mère complètement castratrice et un père démissionnaire (et, de fait, démissionné par sa femme).

La carrière d’Al Kenner/Ed Kemper commence alors qu’il n’a que 15 ans, d’abord par la torture de quelques animaux domestiques, puis par le meurtre de ses grands-parents, chez qui il a été placé par sa mère qui n’arrivait plus à le gérer. Interné pendant cinq ans, il est déclaré guéri par les psychiatres (dont il a appris tout le jargon afin de leur dire ce qu’ils veulent entendre) et relâché dans la nature. Menant alors une vie à peu près rangée, il se lie avec la fille du chef de la police criminelle locale (un certain Duigan, dont on notera qu’il s’agit d’un anagramme de Dugain…) qu’il admire profondément. Lorsque celui-ci se trouve face à une série de meurtres et de disparitions de jeunes fille, il propose à Al Kenner de l’assister pour dresser le profil du tueur en s’appuyant sur ses connaissances en psychologie criminelle. Les enquêteur ne sont pas au bout de leurs surprises…

Dans cette biographie romancée, Marc Dugain nous montre un homme en manque total d’affection et de considération qui essaye désespérément de comprendre pourquoi il est comme il est, et pourquoi il fait ce qu’il fait. On en arrive à concevoir une certaine empathie pour lui (ce dont il est lui-même totalement dépourvu), malgré l’horreur de ses crimes. Le livre est également une véritable plongée dans l’Amérique des années hippies sur fond de guerre du Vietnam, avec ses tordus, ses sectes, ses jeunes gens illuminés et ses filles à papa.

En 2014, Marc Dugain a publié l’Emprise, suivi en 2015 par le Quinquennat, les deux premiers tomes de la trilogie qu’il consacre à la politique en France. Des lectures édifiantes en perspective.

Et vous, connaissiez-vous cet auteur ? Avez-vous déjà lu ses livres ou vu ses films ?

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Publié le 19 avril 2015, dans Bouillon De Culture, Lire, et tagué , , , , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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