Citizenfour, l’agent qui dénonçait la NSA

En janvier 2013, la réalisatrice de documentaires américaine Laura Poitras est contactée par messages cryptés par un mystérieux personnage répondant au pseudo de Citizenfour : il a en sa possession de nombreux documents secrets sur la base desquels il veut révéler un scandale national sur les pratiques de la NSA (National Security Agency). La réalisatrice est déjà en train de travailler sur les programmes de surveillance de masse dans les Etats-Unis post-11 Septembre et sur les lanceurs d’alerte. Sujet hautement sensible ; elle se sait d’ailleurs sur « la liste » des services secrets. Devant l’ampleur de la tâche que représente l’analyse de milliers de documents classifiés, Citizenfour lui conseille de se faire aider par Glenn Greenwald, un journaliste blogueur américain qui défend également les lanceurs d’alerte.

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En juin 2013, Citizenfour propose à L. Poitras de la rencontrer, à Hong Kong. « Je serai dans le hall de l’hôtel Mira, un Rubik’s Cube dans les mains. C’est à cela que vous me reconnaîtrez. Approchez-vous de moi et demandez-moi à quelle heure ouvre le restaurant. Je vous répondrai que je ne suis pas sûr et qu’il vaut mieux que vous vous adressiez au bar. Je vous proposerai de vous y accompagner, et vous accepterez. Ainsi, notre rencontre paraîtra naturelle. » Bienvenue dans le dernier livre de John Le Carré. Ah bah non, en fait, ce n’est pas un roman, c’est la vraie vie, celle d’Edward Snowden, alias Citizenfour.

Pendant une semaine, cloîtrée dans une chambre d’hôtel avec les journalistes Glenn Greenwald et Ewen MacAskill, Laura Poitras va filmer ce jeune ingénieur de 29 ans, ancien informaticien pour la CIA et consultant pour la NSA, qui a décidé de révéler au monde entier que celle-ci espionne des millions d’Américains, mais aussi des millions de gens dans le reste du monde, du simple quidam aux plus hauts représentants des Etats (rappelez-vous comme Angela Merkel s’offusquera d’avoir été écoutée), le tout sans aucune discrimination et sans avoir à rendre le moindre compte à quiconque. De plus de 15 heures de tournage pendant ces huit jours, la réalisatrice tire un documentaire de deux heures, monté comme un véritable film d’espionnage, où la tension est de plus en plus palpable, jour après jour, à mesure que l’étau se resserre sur le lanceur d’alerte.

E. Snowden et les journalistes G. Greenwald et E. Mac dans sa chambre d'hôtel à Hong Kong. Photo de L. Poitras. Source http://www.hautetcourt.com/

E. Snowden et les journalistes G. Greenwald et E. MacAskill dans sa chambre d’hôtel à Hong Kong. Photo de L. Poitras. Source http://www.hautetcourt.com/

Car on ne dénonce pas les pratiques de la NSA sans risquer d’être accusé d’espionnage et de mise en danger de la sécurité de l’Etat, ce qui, après les évènements du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis ne laisse rien présager de très bon. Mais Edward Snowden est parfaitement conscient des risques qu’il encourt, ainsi que ses proches, qu’il a tenus complètement dans l’ignorance de ses actes afin de les protéger le plus possible. Dans ce huis-clos se joue la vie d’un homme idéaliste face à la toute-puissance de son Etat. La caméra de L. Poitras en fait également un véritable portrait intime.

Lorsque le premier article de Glenn Greenwald sort dans le Guardian, le 5 juin 2013, dénonçant le fait que la NSA espionne massivement les communications de millions d’Américains abonnés à un certain fournisseur d’accès internet et de téléphonie mobile, le scandale est retentissant aux Etats-Unis. Le lendemain, c’est au tour du Washington Post de révéler le programme de surveillance PRISM : la NSA (aidée au passage par les services de sécurité britanniques) n’enregistre pas seulement les Américains, mais elle a également un accès direct aux communications de millions de gens dans le monde, des citoyens de tous les pays : emails, conversations Skype, recherches Google, vidéos Youtube, informations diffusées sur Facebook… Tout peut être consulté et enregistré, sans que la NSA n’ait besoin de demander d’autorisation à un juge ou à une quelconque instance du pays concerné. Vous, moi, tout le monde. Avec la possibilité de remonter dans les archives le jour où ils ont besoin d’informations sur une personne. Evidemment, plus les révélations s’enchaînent, plus la tension se fait pesante dans la chambre d’hôtel. Dès le jour où il a contacté les journalistes, Edward Snowden sait qu’il a tiré un trait sur sa vie d’avant, voire sur sa vie tout court. Sa petite amie, restée aux Etats-Unis, est interrogée par la police de la NSA, qui voudrait bien savoir où est passé son agent (des fois qu’il serait à l’origine de ces fuites), subitement ses comptes en banque se retrouvent bloqués sans raison et des camions de chantier investissent sa rue soit disant pour faire des travaux…

Une scène hallucinante, où la sonnerie de l’alarme à incendie de l’hôtel se déclenche, révèle toutes les inquiétudes qui planent dans cette chambre : s’agit-il d’une véritable alarme ou d’un exercice ? ne sont-ce pas plutôt les services secrets américains qui les ont découverts et attendent de les cueillir dans le hall de l’hôtel s’ils évacuent la chambre ?

La question qui se pose alors est de savoir s’il faut révéler au grand jour l’identité de l’auteur de la fuite. Le 6 juin 2013, Laura Poitras filme l’interview d’Edward Snowden qui fera le tour du monde dès sa publication, le 9 juin, et sauvera probablement la vie du lanceur d’alerte. Prenant de court les services secrets qui cherchent à l’identifier, il y révèle son nom, explique qui il est et quelle est sa démarche en faisant ces révélations. Le message est clair : il n’a pas peur de révéler son identité au grand jour et l’homme le plus haï des services de la sûreté américaine apparaît bientôt en boucle sur toutes les chaînes d’information, y compris dans les rues de Hong Kong.

Interview d'E. Snowden diffusée dans les rues de Hong Kong le 09/06/2013. Photo de L. Poitras. Source http://www.hautetcourt.com/

Interview d’E. Snowden diffusée dans les rues de Hong Kong le 09/06/2013. Photo de L. Poitras. Source http://www.hautetcourt.com/

Les choses s’annoncent compliquées pour s’enfuir du pays sans encombre. Quelque peu dépassé par les évènements (dans sa démarche sacrificielle, il a visiblement pensé à tous les détails jusqu’au moment des révélations, mais n’a rien prévu pour la suite), Edward Snowden est alors aidé par un autre lanceur d’alerte, Julian Assange et son réseau Wikileaks. Après une exfiltration rocambolesque le 10 juin 2013, il atterrit à l’aéroport de Moscou, où il reste coincé pendant 40 jours dans la zone de transit, les Etats-Unis ayant annulé son passeport. Il bénéficie finalement de l’asile politique de la Russie pour un an, renouvelé récemment (notons au passage que la France lui a refusé l’asile). Ironie du sort, c’est un pays réputé pour la surveillance massive qu’il exerce sur ses citoyens qui accueille à bras ouverts (probablement pas par charité chrétienne…) celui qui a dénoncé les mêmes agissements aux Etats-Unis. Mais qu’Edward Snowden se rassure, Barack Obama himself lui a promis devant des millions d’Américains que s’il rentrait sagement à la maison, il aurait droit, comme tout le monde, à un procès équitable (sur la base d’inculpations pour espionnage et vol de documents appartenant à l’Etat, rien de bien méchant en somme).

Au delà de ce documentaire unique, sidérant et exceptionnel, on peut se demander ce que la démarche d’Edward Snowden a changé, au final. Probablement rien du côté de la NSA, si ce n’est très certainement des procédures renforcées pour éviter les fuites de ce genre. Mais elle soulève de nombreuses questions sur notre façon d’utiliser internet et les autres moyens formidables de communication et d’ouverture à la culture dont nous disposons aujourd’hui. Sachant à présent que nos communications peuvent être systématiquement enregistrées par les grandes oreilles américaines (et par celles des autres pays aussi au passage), que faut-il faire ? Limiter son expression sur les plateformes d’échange, les forums, afin de ne pas attirer l’attention sur soi ? Mais si l’on ne partage plus son avis sur différents sujets, si l’on n’exprime plus son opposition, que l’on s’autocensure, on tue le débat et on finit par sombrer dans l’autocontrôle de masse de la population… et la dictature.

Alors faut-il à l’inverse complètement sortir de ce système de communication planétaire ? Arrêter d’utiliser internet et son téléphone, avec pour conséquence la perte d’une partie de sa vie sociale et d’un ensemble formidable de connaissances et d’informations accessibles d’un simple clic ?

Citizenfour, fascinant film récompensé par l’Oscar du meilleur documentaire il y a quelques semaines, nous laisse pantois, groggy, étourdis face à toutes ces questions auxquelles il semble si difficile d’apporter des réponses simples aujourd’hui. Même s’il y a fort à parier que, pour la majorité des citoyens américains, et plus généralement du monde, cela ne changera rien à leurs habitudes et cet état de fait imposé par l’Etat au prétexte de leur sécurité sera accepté sans broncher.

A écouter : l’interview de la réalisatrice américaine Laura Poitras et de la productrice et monteuse française Mathilde Bonnefoy, dans l’émission de Pascale Clark, A’live, sur France Inter.

En bonus, les titres de cet article auxquels vous avez échappé (lamentablement pompés chez James Bond et John Le Carré, bien sûr, mais quand on aime, on ne compte pas) :

– Citizenfour, Un homme très recherché

– Citizenfour, Bons baisers de Hong Kong (et de Russie)

– Citizenfour, Opération Tonnerre à la NSA

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Publié le 18 mars 2015, dans Ciné, et tagué , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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