Le problème de la beauté #1

Comment en est-on arrivé à ça ?

via

Avant que l’on fonce toutes têtes baissées vers des régimes absurdes mais surtout un quintal de haine de soi et de détestation pure et sans mélange, à l’approche de l’été et de l’injonction saisonnière : avoir un BIKINI BODY en 3 semaines (pro tip : un bikini body c’est un corps. Avec un bikini. Qui s’amuse comme une tarée à la plage avec ses copains ou à l’ombre en s’enfilant les 800 pages du dernier Donia Tartt), un petit article pour s’attaquer à la beauté, son industrie, et la demi-tonne de problèmes qu’elle cause sur son passage.

Beauty I love you but you’re bringing me down

Pour moi la beauté est censée être le truc le plus positif de l’existence : Kant, qui ne s’y connaissait pourtant pas tellement en BB cream, voyait dans la beauté « la promesse d’un bonheur ». Alors pourquoi nous pourrit-elle la vie ? Pourquoi, parfois, une copine nous confie avoir passé une sale soirée parce qu’elle se sentait moche ? Pourquoi elle prend, mises bout à bout, 7h de sa semaine à s’inspecter dans le miroir si c’est pour se trouver pas terrible à l’arrivée ? Prenez du temps pour vous « faire » belle, parce que c’est formidable, parce que ça fait du bien de penser à soi, d’être jolie et apprêtée, parce que ça vous donne confiance en vous, mais n’oubliez pas que vous êtes belles. A la base.

On connaît tous et toutes l’effet de photoshop. Flash news, ces créatures, souvent dénudées, en général de sexe féminin, que vous croisez toute la journée, sur les murs du métro, dans les pages du magazine que vous achetez pour vous divertir le temps de votre trajet quotidien, qui surgissent en pop up alors que vous vouliez, simplement, vous informer, sur le site du Monde : ce sont des créatures. Elles n’existent pas. Leur corps n’existe pas, leur absence de pore n’existe pas, leurs jambes interminables n’existent pas. Elles sont créées, inventées de toute pièce, elles sont irréelles.

Et pourtant, on les voit toute la journée. Par quel heureux miracle n’est ce pas censé nous contaminer ? Nous indiquer, à nous et aux autres, de quelle façon on devrait être belles : quelle gestuelle on devrait adopter, de quelle couleur nos cheveux ou notre peau devraient être, la taille que notre nez devrait avoir ou lesquels de nos os devraient être apparents ? Des chercheurs ont montré que si la poupée Barbie, avec laquelle tant de petites filles passent un milliard d’heures à jouer, était réalisée grandeur nature, on ne pourrait tout simplement pas caser, à l’intérieur de son corps, l’ensemble des organes vitaux. Il n’y aurait pas la place. Hey après tout il paraît qu’on pourrait vivre avec un seul rein ! A quoi ça sert ? Simple question : pourquoi ne pas faire une poupée barbie aux mensurations réalistes ? S’il existe une poupée barbie vétérinaire, une poupée barbie snowboardeuse, une poupée barbie sirène, pourquoi pas une poupée barbie qui puisse respirer ? Avec son set complet de poumons ? C’est moins… JOLI ?

Anna Giordano, une artiste italienne, s’est donnée le projet suivant : retoucher les chefs d’oeuvre de la peinture européennes selon nos standards de beauté actuels. Exit tous les petits ventres replets, s’épanouissant tranquillement sous le regard du peintre, les hanches légèrement rebondies, les cuisses un tant soit peu musclées. Il ne s’agit pas de dire que « c’était mieux avant », même si clairement il me semble que toutes les femmes de plus de trente ans apprécieraient ne pas se sentir périmées lorsqu’elles regardent les défilés de mode et la moyenne d’âge des mannequins trottant sur les podiums, ou, pire, qu’on considère comme un miracle absolu et un acte de provocation insensée qu’on photographie / fasse jouer / engage une femme de 50 ans. Les codes de beauté évoluent, c’est entendu – et longtemps, peut-être cela tend-il à se transformer, la jeunesse était parée de toutes les vertus. Précisément la beauté a une histoire. Elle n’est pas une, éternelle, figée et définitive. Alors pourquoi se rendre SI malheureuse quand « on a pas/plus ce qu’il faut » ? Puisque ce qu’il faut est contingent, parce que tout ceci est construit. Et pas toujours de façon naïve et innocente.

Umberto Eco le montre avec justesse dans son grand ouvrage « Histoire de la Beauté », dans lequel il recense de façon saisissante ce que l’on a pu trouver beau à travers les âges. Des vierges à l’expression réservée ou gracieuse, on s’est mis à célébrer des silhouettes hyper-sexualisées. Notons qu’il en va de même en ce qui concerne les hommes : on admirait le pouvoir, la puissance politique ou la dévotion, on leur préfère aujourd’hui les musculatures exagéremment dessinées, la barbe apparente, le poil dru et sauvage. Quel est le message ? « au cas où ça t’échappe je suis une femme et ma puberté est finie ! J’ai des seins ! J’ai aussi des fesses ! De longs cheveux et une bouche pulpeuse ! Je peux me reproduire ! Je suis faite pour ça !».

A nouveau, puisque tout ceci est changeant, il ne s’agit pas d’adorer l’ancien pour le plaisir d’avoir des idoles, comme si dans les vieux grimoires et les tableaux accrochés au Louvre on trouvait la Vérité, seule et unique. On adorait au quattrocento la délicatesse des vénus de Botticelli, au XIXème les courbes d’une Olympia alanguie sur son ottoman, mais ce n’était, si on s’en tient à la généalogie du beau, pas mieux en soi. Impossible de produire une hiérarchie en la matière… à moins sans doute de cerner ce qui pourrait être associé à ces représentations du beau, ce que ces diktats peuvent avoir de toxique, aliénant ou simplement ridicule (pour le plaisir : voici à quoi ressemblaient les candidates à l’élection de Miss Corée)

Et c’est l’objectif que je me donnerai dans un prochain article, en me concentrant sur la vision du beau que nous, jeunes femmes du XXIème siècle connaissons, subissons et l’industrie qui y est rattachée. Stay tuned ! En attendant, êtes vous de celles qui s’abandonnent à la frivolité avec plaisir ou luttez vous contre cette conception hégémonique du beau promus par l’industrie cosmétique ?

 

Publié le 3 juin 2014, dans Day By Day, Société, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. 6 Commentaires.

  1. Merci pour cet article!

    Travaillant maintenant dans l’univers de la beauté je trouve ce sujet fascinant, c’est fou de voir au quotidien à quel point le marketing s’adapte à la société et à quel point l’inverse est vrai aussi.

    La tendance qui me fait le plus réfléchir en ce moment c’est le retour au naturel qui est prôné par toutes les marques. C’est cool dans l’idée, mais dans la pratique ça revient surtout à PARAITRE naturel en utilisant tous les artifices possibles. Et je trouve ça assez flippant. Tous les trucs comme le maquillage nude, la BB creme, le shampoing américain, les injections d’acide hyaluronique… c’est bien beau, ça peut donner un visage / une chevelure qui a l’air d’être parfait(e) naturellement sans avoir été « modifié(e) » par une épaisse couche de maquillage, mais c’est tellement hypocrite quand on y pense. Je ne pense pas qu’on tende vers le no-makeup, mais vers le pouvoir de changer radicalement nos physiques sans qu’on sache dire ce qui est d' »origine » et ce qui est artificiel.

    J'aime

  2. Juste merci pour cet article 🙂 ça fais Un bien fou! Perso je suis très trèèèèès loin des standard de la beauté et si parfois ça peut me rendre triste, le regard des autres tout ça, je m’efforce d’en faire une force, et souvent même j’oublie de me sentir hors norme! Vivement la suite de l’article!

    J'aime

  3. La vénus de Botticelli, je crois que c’est vraiment un de mes tableaux préférés !
    Merci pour l’article, tu m’as grave donné envie de lire le livre sur l’Histoire de la beauté, il doit être passionnant ! Il m’a fait penser au livre « Philocalie, pour l’amour du beau »! Hâte de lire le prochain article.

    J'aime

  4. Je crois que c’est vraiment ce que j’avais besoin de lire ce soir.
    Et merci de m’avoir fait découvrir le travail d’Anna Giordano, c’est super intéressant comme angle !

    J'aime

  5. Merci pour cet article très intéressant ET qui remonte le moral (ça fait toujours du bien).
    Tu m’as donné envie de lire le livre d’Umberto Eco tiens !
    Ça me fait penser à toute une série d’articles sur Mademoizelle qui abordent la thématique du complexe, c’est vraiment cool.

    J'aime

  6. Merci merci merci!

    Le nombre de fois où j’ai eu droit à des commentaires sur mon nez? « T’es juive? » (euhhhh raciste?) « T’es sûre que tu te l’es pas cassé? » EXCUSE ME IS MY NOSE BOTHERING YOU BITCH.

    Et une dernière chose: Quand les os sont fort apparents sur un animal, on trouve ça alarmant, un signe de mauvaise santé. Alors pourquoi aduler ça sur un humain?

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :