Ahoy !

Issue de la marine française, contrairement au « pantalon à point » ou à la vareuse, qui rencontreront moins de succès, la marinière (ou tricot rayé) est devenue un basique, extraordinairement adopté à partir des années 50 – par Picasso, BB, Jean Seberg ou Prévert, au point qu’elle signale à peine son illustre épopée : du sac du matelot au café du coin, elle fait à présent partie du paysage. Paletot et caban, avec leur ligne épurée et graphique, survivront également, dans une moindre mesure, dans le civil.

On doit cette popularité pour l’accoutrement du marin à un formidable concours de circonstances : engouement pour la baignade, suite aux politiques hygiénistes vantant les mérites de la promenade au grand air et de l’exercice (puis quelques années plus tard grâce à l’instauration des congés payés), exaltation des fiertés nationales à la Belle Epoque, émancipation des femmes à l’orée du 20ème siècle enfin, naturellement, intemporel désir de prendre le large.

Matelot du dimanche

Dans l’imaginaire collectif, le marin est un homme libre, découvreur de monde, mais même les plaisanciers gentiment domestiques, sur les guinguettes des bords Seine, adopteront son uniforme : ils portent le canotier, la culotte, le caban, mais surtout les rayures. C’est aussi l’occasion de vanter la puissance maritime de sa nation et le costume de marin, qui devient un classique de la garde robe enfantine, fait des petits parisiens poussant leur bateau au Jardin du Luxembourg des étendards patriotes. Bref, chez les enfants, le style marin devient rapidement très populaire au début du siècle dernier et glisse des vestiaires aristocratiques et citadins vers la bourgeoisie provinciale grâce à la vogue des bains de mer et du patriotisme ambiant, à l’époque où les sentiments nationalistes sont exacerbés : chaque pays copie alors les uniformes de sa propre marine. Le costume marin, petit à petit devient l’uniforme incontournable de l’enfance, que l’on commence à concevoir comme une période clairement distincte du monde des adultes (coutume devenue religion nationale pour qui connaît le succès de Petit Bateau et des uniformes de petits mousses).

Mais pour être dans le ton au bord de mer, petits et grands, tous font allusion à la marine : quelques rayures, une ancre brodée – si l’on en croit Marcel Proust des nuées de jeunes filles se vêtissent de blanc, et hantent la station balnéaire de Balbec. Le costume de bain entérine d’ailleurs la libération de la femme : pour se baigner on se dénude – on porte un caleçon au dessus du genou. Bigre !

Audrey Hepburn

Girl Power

Portrait de Suzy Solidor, 1927

Certaines se sanglent dans des corsets qui leur emprisonnent la taille et font saillir la poitrine, d’autres se dissimulent sous de multiples jupons chargés de dentelle et de volants, Isabelle Eberhardt et Colette, androgynes et autres garçons manqués, portent le pantalon et la vareuse. Dans la société bourgeoise extrêmement conformiste du IInd Empire, la moindre entorse aux convenances est irrémédiablement sanctionnée : la femme trop libre de ses mouvements est qualifiée d’ « Anglaise » ou ridiculisée. Pourtant Georges Sand, pionnière, fera, dès le XIXème siècle, de son pantalon son uniforme civil estimant qu’il représente la seule tenue convenable pour une femme qui travaille. Voyageuses, artistes, poètes, le portent ostensiblement, ouvrières, elles, le font en catimini : elles se travestissent pour obtenir des salaires d’homme.

Grâce à l’apparition de la tenue de baignade, les années 1890 à 1900 sont celles d’une véritable révolution. En 1917, Chanel, ayant ouvert une boutique à Deauville, profite de la pénurie d’étoffe engendrée par la première guerre mondiale pour écouler le tissu habituellement réservée au tricot de marins et, pour la première fois, crée un vêtement destiné à la ville en jersey. Les tailleurs Chanel séduiront en accordant une souplesse et une liberté de mouvement aux femmes inconnues jusqu’alors.

Colette

Isabelle Eberhardt

Chanel

Du marginal au consensuel ?

La première occurrence de la marinière date du 3 novembre 1855 dans un inventaire fixant la composition du sac des marins. A cette époque, peu de place pour fantaisie, le tricot est composée de 21 raies blanches, large de 20 mm et 20 ou 21 raies bleues, large de 10, sur le torse, une quinzaine pour les manches. Le sac du marin est alors le seul objet que celui ci peut personnaliser : à la façon de l’ado qui n’achète un sac Eastpak que pour mieux le rendre unique et se distinguer de ses congénères, le marin individualise son sac à l’aide de dessins et broderies, formulant une esquisse de résistance à l’ordre établi.

Edie Sedgwick

Le marin est la figure par essence de l’exotisme: il connait les échauffourées alcoolisées, les femmes d’un soir, les îles lointaines ;avant d’être un courageux soldat partant en mer défendre les intérêts de la patrie, le marin était un navigateur – héros de la Renaissance et des Lumières il est James Cook, Bougainville ou Lapérouse, immense voyageur repoussant les limites du savoir, parcourant des routes inconnues, faisant face à des obstacles et des peuplades redoutables. Là où il pénètre il crée les comptoirs, favorise le « doux commerce » de Montesquieu et rapporte avec lui sur le continent récits d’aventure, soie, joyaux, épices et cacao.

La gloire militaire ne fera que confirmer le prestige du marin : en 1830, on loue les colons qui prennent Alger (le domaine colonial jusqu’en 1895 – date à laquelle on crée le Ministère des Colonies – dépend du Ministère de la Marine). Sans marine, pas d’Empire : autre temps, autres mœurs. Comme à tout âge de l’humanité, envoûtée de façon quasi hypnotique par la catastrophe et l’apocalyptique, la population lit également avidement les récits de naufrage qui montrent leur héros, esseulé, désespéré, se sacrifiant pour son équipage. Quant à sa némesis, le pirate, du flibustier au boucanier, il exerce une marginalité tout aussi fascinante : il refuse la hiérarchie, partage équitablement son butin avec sa bande, son insoumission est reflétée par son corps tatoué – pratique exclusivement réservée à l’origine aux galériens et bagnards, interdite, puis punie par décret ministériel dans la Marine Nationale jusque dans les années 60. Les pirates forment la contre société des marins : celui qui se fait tatouer sera reconnu comme un homme riche d’expériences, certes, mais d’expériences douteuse…

Dans l’imagerie gay, le marin – comme le motard, sont de brûlantes figures érotiques, déjà fantasmées par Genet, Jean Paul Gaultier quant à lui fit du look marin son blas’ jusqu’au fétichisme et le déclinera dans tous les styles, toutes les circonstances, tous les matériaux : on porte la marinière sous un smoking, avec un kilt, elle est en poil d’autruche ou en cristaux swarovski. Des bords de mer au luxe, en passant par le récent plébiscite des collections croisières, et l’inoubliable effort d’Arnaud Montebourg, la marinière évoque ceux qui ont su, ou aspirent à, prendre le large et refusent l’avachissement mou du consensus.

Le tatouage, autrefois sulfureux est aujourd’hui admis par tous, de même le look de matelot ne révèle plus franchement la virilité ambigüe du mauvais garçon, son goût pour une vie affranchie et risquée ou son esprit aventurier qui le pousse à partir pour partir… La marinière est-elle un symbole si éculé, que, loin d’évoquer ses vibrantes origines, elle en devient conventionnelle ? La porterez vous quand même cet été ?

1 – APC ; 2 – Petit Bateau ; 3 – Zara ; 4 – H&M ; 5 – Comptoir des Cotonniers

 

Publié le 8 mai 2014, dans Beauty Queen, Mode, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. 3 Commentaires.

  1. J’adooore! Loni aussi à la sienne de chez PetitBateau , je la porterais encore et toujours, Avec un short en jean , je trouve ça top!
    Cool cet article en tout cas 😉

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  2. (Moi un jour je me taperai un marin)
    La marinière c’est ce qui me rappelle mes étés à l’Ile de Ré. C’est la pièce que j’ai vraiment toujours eu, bien avant la petite robe noire ou une paire d’escarpins. Apprendre autant de choses sur ce vêtement chéri c’est génial ! Merci pour cette mine d’infos, Grey.

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