De la lecture pour l’été : un kiné au service de l’histoire

« Les Mains du miracle » est un livre de Joseph Kessel paru en 1960 chez Gallimard. Il raconte la biographie romancée du médecin Felix Kersten, spécialisé dans les massages thérapeutiques, qui aura soigné Heinrich Himmler, en échange le dirigeant nazi aura accepté d’épargner de nombreuses vies durant la Seconde Guerre mondiale. L’ouvrage vient tout juste d’être réédité, en mars 2013 (en Folio) après avoir été indisponible pendant des années.

Certains ouvrages nous époustouflent et on les finit le souffle coupé. Entre réalité et fiction, comment croire qu’un kiné a pu avoir une telle influence pendant la Seconde Guerre Mondiale ? Ce sentiment étrange, entre reconnaissance et doute, habite le lecteur des « Mains du miracle ». C’est l’histoire incroyable d’un petit docteur hollandais que l’histoire semble avoir un peu mis de côté : le docteur Félix Kersten. Kiné hors pair et médecin au talent fou,  il a suivi des cours à Londres et reçu un enseignement secret venu du Tibet. Résultat : ses mains font des miracles et guérissent des maux que les médicaments n’atteignent pas. Mais Kersten, qui ne se destinait qu’à être un bon petit médecin sans ennui, va rentrer dans l’histoire et mettre son pouvoir guérisseur au profit des Juifs. En effet la réputation de Kersten allant grandissant, il dû accepter de traiter Heinrich Himmler, l’un des plus proches lieutenant du Führer puisqu’il était le maître absolu des SS et mit en place « la solution finale ». Choix difficile pour Kersten, antinazi convaincu de longue date. Pourtant, il va finalement accepter de soigner le chef nazi, lequel est régulièrement terrassé par de lancinantes douleurs abdominales. Ces visites régulières au bourreau vont créer au fil des mois une forme de dépendance de celui-ci vis-à-vis de son masseur, à qui il va régulièrement faire de grandes concessions, allant jusqu’à faire libérer des personnes arrêtées par les SS, à ses ordres.

Avant de s'engager dans la résistance à Londres avant de rejoindre le France, Joseph Kessel avait déjà dénoncé le menace nazi, en 1936,  dans « La Passante du sans-souci ».

Avant de s’engager dans la résistance à Londres avant de rejoindre le France, Joseph Kessel avait déjà dénoncé le menace nazi, en 1936, dans « La Passante du sans-souci ».

Kersten deviendra presque un ami, si tant est que le mot puisse exister dans la langue de Himmler. Mais s’il est une notion que Kersten maîtrise, il s’agit de la manipulation : grâce à la maîtrise de ce qu’il faut bien appeler un art, il parviendra à obtenir de son patient toute sorte de négociations. Kessel est catégorique : « Himmler dut accepter peu à peu des formes encore plus importantes de soumission ». Ayant obtenu la confiance du Reichsfürer-SS, le courageux masseur soignera celui-ci pendant 6 ans, lui faisant admettre l’horreur de ses actes, et le poussera à mentir et tricher avec Hitler.

« Contrat au nom de l’humanité »

Parmi les actes réalisés par Kersten, on en compte un grandiose : alors qu’Hitler avait confié à Himmler la mission de détruire toutes les preuves de l’existence des camps de concentration, avec les 800 000 prisonniers qui y étaient encore détenus, notre médecin arrivera à convaincre le chef nazi de ne pas passer à l’acte, lors de la débâcle allemande. En effet, il finit par obtenir d’Himmler un « contrat au nom de l’humanité », dans lequel on lit : « les camps de concentration ne seront pas dynamités, le drapeau blanc flottera à l’entrée de ceux-ci, on n’exécutera plus un seul Juif, et la Suède pourra envoyer des colis individuels aux prisonniers Juifs ».

Autre coup d’éclat, la rencontre qu’il parvient à organiser entre Himmler et Norbert Mazur, un représentant du Congrès juif mondial, auquel il accordera la grâce de prisonniers juifs avec la promesse que les militaires aux ordres d’Himmler ne molesteraient plus les juifs.  Parmi ses moyens d’actions, un réseau secret de communication, utilisant les téléphones des services nazis et un accès aux sources gouvernementales et militaires des services du IIIème Reich. Kersten poussera l’audace jusqu’à empêcher la déportation massive vers l’Est de millions de Hollandais.

Une histoire sublime, étonnante, qui doit  beaucoup à la plume légère, agréable et fluide de l’auteur de « l’Armée des Ombres ». A la frontière entre le récit, le reportage et la fiction, on se laisse glisser dans ces presque 350 pages sans voir les heures tourner. Pourtant, il aura fallu  10 ans aux experts et  historiens pour établir la véracité des actions de Félix Kersten, au préalable accusé de complicité avec le régime nazi, comme le note Kessel : « sur l’investigation d’un historien hollandais éminent, le professeur N.W. Posthumus (…) une commission spéciale fut nommée pour enquêter sur les activités de Kersten. (…) ils démontraient que les nombreuses calomnies concernant Kersten étaient son fondement et qu’en fait celui-ci avait sauvé des milliers de vies humaines… ».

Himmler pathétique, presque humain

Les premiers chapitres sont un peu longs et il ne faut pas se laisser décourager par les nombreuses pages d’histoire, revenant sur le parcours du médecin. Son enfance, son éducation, ses choix de vie. Autant de lignes qu’on aurait envie de sauter pour passer directement au gros du récit, aux passages qu’on relit plusieurs fois tellement ils nous paraissent improbables. Pourtant, l’histoire est vraie. Impossible de savoir comment les choses se seraient déroulées si le masseur aux mans de fées n’était parvenu à soulager les douleurs d’un des plus grands bourreaux du XXe siècle.

On redécouvre un Joseph Kessel engagé, posant des questions qui dérangent. Chaque homme dispose d’une existence, de choix à faire et les décisions prises dans sa conscience, en période de guerre ou non, en tant que thérapeute ou simple citoyen, peuvent changer tellement de vies.  Certains n’accorderont pas même d’importance à l’épineuse question de la véracité ou non des propos, des choix, du rôle et de l’implication dans la machine nazie de ce médecin. Dans le fond, ce n’est pas là l’intérêt premier du livre. Peu importe que des passages aient peut-être été brodés, quoique rien ne l’assure. Au fil du roman Kersten prenant l’ascendant sur un Himmler de plus en plus pathétique parviendra à sauver de nombreux innocents des griffes de Himmler. Les yeux du docteur Kersten permettent d’approcher le sommet du régime nazi, à l’image d’une danse folle autour d’un malade mental. Plus les chapitres défilent, plus la folie des dirigeants se fait ressentir.

Avec « Les mains du miracle », on découvre une autre facette du nazisme, une autre face du dé de l’histoire. Plein d’humanisme et de tendresse, de doutes et d’interrogations aussi, on se laisse surprendre par le rythme de lecture. Pas d’ennui même si le contenu du roman tourne constamment autour des soins du médecin, pendant lesquels il parvient à arracher des milliers de Juifs aux convois qui les emmenaient vers la mort. Et cette vérité déroutante : avec l’aide de Kersten, on découvre une parcelle insoupçonnée d’humanité chez Himmler, alors qu’on préférerait ne garder de lui que l’image d’un monstre. Âmes sensibles, néanmoins, s’abstenir. Fidèle à lui-même, l’auteur ne cache rien de l’horreur du régime nazi et il est très clairement indiqué qu’Hitler et ses plus proches compagnons sont tous plus ou moins atteints de folie. La plus grande partie du récit correspond à la montée du nazisme et à la seconde guerre mondiale, rien n’est donc épargné au lecteur concernant les différents choix politiques menés par ces hommes. A l’autre pôle, on retrouve « le bon docteur Kersten » dont l’art médical semble exceptionnel, à la vie souvent menacée par les risques qu’il prend en essayant de sauver des personnes condamnées. La relation entre les deux hommes est incroyable, dérangeante mais racontée dans un style très agréable à lire, qui rend parfaitement les instants d’horreurs, de doute, mais aussi d’émotion.

Le roman ne dit pas qu’en 1950, Félix Kersten fut fait Grand Officier de l’Ordre d’Orange-Nassau des mains du Prince Bernhardt des Pays-Bas,  la France lui attribuera également la légion d’honneur. Il n’obtiendra en revanche jamais le prix Nobel de la Paix pour lequel il avait pourtant été nominé plusieurs fois. Il est mort en 1960, après avoir été enfin reconnu Juste des nations.

Publié le 2 juillet 2013, dans Bouillon De Culture, Lire, et tagué , , , . Bookmarquez ce permalien. 2 Commentaires.

  1. Je n’avais jamais lu cet article, mais il est de 1) très bien écrit, de 2) très convaincant 😀
    Du coup dès que j’ai un peu de temps, je me le procure !

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  2. (Je pensais déjà avoir commenté)
    Bon, et bien le livre est dans ma liste d’achat Amazon depuis un mois. Il est temps de valider le truc ! Je reviens une fois le bouquin lu.

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