Après Mai : la critique

On a du mal à croire que Olivier Assayas a déjà 57 ans. Et pour cause : il traîne sa mine d’éternel adolescent de festival de cinéma en projection de ciné-club, colle une bande son toujours pointue et rock à chacun de ses films, et cet hiver, à nouveau, nous parle dans son dernier long métrage, Après Mai, de ses thèmes favoris – renouant pour l’occasion avec le fil conducteur du début de sa filmographie : la jeunesse, l’éveil et l’urgence de vivre.

Comme un air de famille

Dix-huit ans après L’Eau Froide, qui reste comme son œuvre la plus fougueuse, Assayas mène une nouvelle ronde sur d’anciens vestiges en retrouvant les lycéens des banlieues ronronnantes – ceux qui cherchent, aussi, et d’une façon ou d’une autre (en menus larcin ou en allant « casser du flic » lorsqu’une manifestation est interdite par la police ce qui rend d’autant plus nécessaire de s’y déplacer) à donner du sens à la vie. La fascinante Lola Créton remplace une incandescente Virginie Ledoyen, alors âgée de 17 ans, et un acteur inconnu (Clément Métayer) prend la place d’un autre acteur qui sera resté inconnu (Cyprien Fouquet), jeunes garçons spleenétique et tendres, singuliers mais pas remarquables, à la touffe de cheveux bruns évidemment obstinément trop longs.

Même dynamique dans le casting, au point que les acteurs principaux porteront les mêmes prénoms : Gilles et Christine ! Mais les points communs vont plus loin…

Comme dans l’Eau Froide, il est question de fugue, de partir vers le Sud, dans une communauté d’artistes, on danse autour d’un feu improvisé lors d’une fête dans une maison de campagne déserte, on écoute Leonard Cohen et Bob Dylan, et dans « l’après mai » plutôt Nick Drake et Syd Barrett, et l’on se cherche, s’évite, se rencontre, comme seules les bandes d’adolescents savent le faire. Mais là où L’Eau froide, sélectionné dans la section Un certain regard lors du festival de Cannes en 1994, captait plutôt des instants, le quotidien si vif, si saillant des adolescents, toujours fait de violences et de rhétorique, de transgressions et de confrontations, racontant l’aventure qu’est toute adolescence, Après mai fait pour sa part presque figure de témoignage historique.

Coincé dans un court espace de temps (« provisoire et vécu »), le scénario raconte le contexte si étrange et tumultueux de l’après mai 68, où les jeunes gens férus de politique ne savent plus trop quel idole brûler : certes on déteste De Gaulle et tous les conservatismes, mais on découvre (enfin) les affres du communisme avec Les habits neufs du président Mao. La révolution s’essouffle dans sa propre fureur, Gilles, pris dans cette effervescence politique mais ne se reconnaissant pas dans l’engagement idéologique total de ses amis militants, cherche de nouvelles réponses, dans la peinture, le cinéma, la musique mais surtout a besoin urgent d’un nouveau discours sur le monde.

Roman d’apprentissage et théorie du spectacle dans la Vallée de Chevreuse

Si Assayas semble si bien renseigné c’est que le film est en partie autobiographique. La genèse de ce dernier long métrage est en fait cette longue lettre qu’il écrivit à Alice Debord dans laquelle il revient sur sa découverte de la pensée de son défunt mari, Guy Debord, chef de file du situationnisme, et donc sur sa propre adolescence dans la petite banlieue tranquille d’Orsay. Dans un élan d’authenticité que seules procurent 40 ans à côtoyer, recopier, se réciter à soi même ces textes, Assayas appuie son scénario, comme d’habitude sur une scène musicale et une B.O. aux petits oignons, mais, plus inhabituel, sur des écrits et livre un film d’autant plus émouvant qu’au fur et à mesure qu’il progresse – par le biais de l’évolution et des prises de conscience du personnage de Gilles, il déconstruit tranquillement les préceptes et les trémolos auxquels il aurait pu, dans un folklore nostalgique, s’arrêter, et se donne finalement une cohérence en répondant à une grande interrogation… « comment et pourquoi faire des films ». Aussi bien reconstituées qu’elles soient, les années 70 ne sont qu’un prétexte à un discours bien plus large sur l’existence et tous les choix qui l’accompagnent, à n’importe quelle époque.

Voie de cinéaste qu’Olivier Assayas n’aurait pas pu ne pas emprunter – impossible de ne pas évoquer les vibrantes scènes de nuit, que l’on tague le lycée, lance des cocktails molotov ou la formidable détermination de Gilles, lorsque ses amis et lui découvrent l’amour, la perte, et les premières ruptures. Détermination, tout en se tenant loin des certitudes et malgré une trajectoire sinueuse, de Paris à Florence en passant par Londres, qui fait écho à la fragilité de la vie. Assayas suit un personnage dont l’impression générale sur le monde est la confusion : « le réel frappe à ma porte, et je n’ouvre pas, j’ai peur de passer à côté de ma jeunesse» avoue le héros, alors même que, sans le savoir, puisqu’il grandit, le sol se fait petit à petit plus ferme sous ses pas.

Après Mai n’est pas un film compliqué, n’est pas un film besogneux ni sentencieux, et pourtant on quitte la salle comme pris à parti, exactement comme après une confrontation avec ces adolescents qui ont toute la vie devant eux : sommes nous, pour notre part suffisamment honnêtes envers nous mêmes et nos convictions pour aligner nos agissements avec elles, changer le court de nos vies, accepter la possibilité de prendre des décisions pour nous même et se défaire des dogmes ambiants ?

Après Mai, Olivier Assayas, en salle depuis le 14 novembre

Publié le 31 décembre 2012, dans Bouillon De Culture, Ciné, et tagué , , , . Bookmarquez ce permalien. 1 Commentaire.

  1. Superbe article. Ca donne vraiment envie de voir le film et de se pencher plus attentivement sur la carrière du cinéaste.

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