La Rumeur

« Considère moi comme une bombe / Dont tu as allumé la mèche / Et qui égrène les secondes / D’une saison blanche et sèche » (L’Ombre sur la mesure)


C’est à point nommé que débarque le nouvel opus du groupe de rap français le plus passionnant de ces dernières années. Dès le lendemain du premier tour, dont le résultat n’a ému personne. Alors que le score du FN n’a jamais été aussi important, que Sarkozy rend légitime une bavure policière, et que François Hollande se réclame du sinistre Tartuffe que fut Mitterrand. Le climat est à l’orage, l’époque à l’écœurement, le futur est incertain.
« L’avenir ne me dit rien et c’est réciproque » (Qui ça étonne encore ?)

L’avenir n’est plus à craindre, parce que le présent craint déjà. C’est ce que dit le titre du dernier album de La Rumeur. Tout brûle déjà. Et ouais, La Rumeur n’est pas là pour rigoler, presque quinze ans qu’elle revendique ce postulat : chez La Rumeur, on n’entendra jamais La Fièvre ou Le Mia. Sombre, lourde, oppressante, La Rumeur ne nuance jamais sa colère, son désespoir, sa rage. Inutile de préciser que ça en fait fuir plus d’un. La prise de position est certes contestable, si l’on considère la musique avant tout comme un loisir, mais reste que Ekoué, Hamé, Philippe et Mourad ne font pas marche arrière et assument jusqu’au bout. Le retournement de veste, l’eau dans le vin, pas le genre de la maison. Bien sûr, ça créé des embrouilles, parce que non content de rapper sans concession, les quatre de La Rumeur ont des textes à la hauteur de leurs ambitions, mais surtout une rhétorique de fer, un discours construit, une intelligence ciselée. Et ça, c’est toujours plus compliqué à corrompre que le rappeur français moyen. Skyrock en fait les frais, sous les pluies d’injures et d’attaques acharnées du groupe, ne supportant pas de voir le rap exploité et affadi par une bande de requin en costards.

« Plus rancunier qu’une rumeur tu meurs, combien de mecs se défroquent pour passer sur Skyrock ? C’est une bien triste époque qui commence pour vous ; désormais la parole sera à des groupes comme nous, l’hérésie gangrène avec poésie… » (Nous sommes les premiers sur le rap)


S’il est une chose que La Rumeur déteste, c’est la condescendance que les institutions réservent à ce type de culture, reflet comme chacun sait de la souffrance des habitants de quartiers, souvent issus de l’immigration. Il est bien plus facile de tapoter sur l’épaule de ce brave beur doux rêveur de Hamé en lui disant que la liberté d’expression, c’est chouette, et que c’est beau la jeunesse, plutôt que de s’opposer à lui et ses propos réfléchis et documentés. Voir son passage au Grand Journal avec Patrick Devedjian dans le rôle du gentil colonialiste de service donne à réfléchir. Ainsi, La Rumeur crache sur SOS Racisme qu’elle accuse d’être un leurre à la solde du Parti socialiste mis en place afin de désamorcer des revendications légitimes beaucoup plus dérangeantes. « L’égalité des droits devient l’égalité devant l’entrée des boîtes de nuit. La justice pour les jeunes tués par la police disparaît sous le colosse slogan médiatique « Touche pas à mon pote ! » ou « Vive le métissage des couleurs ! » » – Hamé

« Ecoute, ils ont prévu d’acheter mon silence avec les ballons de foot de l’équipe de France… » (Nom, Prénom, Identitée)


Les bavures policières, vaste sujet que La Rumeur a abordé de fond dans un fanzine accompagnant la sortie de leur premier album remarquable, L’Ombre sur la Mesure. Dans un pamphlet intitulé « Insécurité sous la plume d’un barbare », Hamé n’hésite pas à parler de centaines de personnes abattues par la police sans ménagement. L’affaire est désormais connue, il s’agit du procès le plus important concernant un groupe de rap français : Sarkozy, à l’époque ministre de l’Intérieur, a cru bon de poursuivre en justice le groupe pour propos discriminatoires envers la police. L’affaire, concernant trois phrases dans un journal gratuit indépendant, a duré… huit ans. Car voyez-vous, notre président est mauvais perdant, et la Cours de Cassation en sait quelque chose. La Rumeur relaxée trois fois. La défense d’Hamé est inédite dans les nombreux procès concernant le rap : au lieu de plaider la liberté d’expression comme l’ont fait NTM ou le Ministère AMER (à raison bien sûr), Hamé s’est acharné à prouver ses dires par l’intermédiaire d’historiens, de sociologues et même de témoignages de policiers. Il ne s’agit pas d’une fanfaronnade d’un excité en pleine crise de rébellion, et bien sûr ça énerve. Défense courageuse qui a poussé l’accusation à chercher une crédibilité en harcelant judiciairement le groupe, à le tuer financièrement plutôt à coup de procès plutôt que de faire réellement parler la justice. Force est de constater que cette fois-ci, le bâillon n’a pas tenu.

« Quand on change la boue en or, le verbe en sport, la censure en score… » (Non Sous-titré)


La musique de La Rumeur, c’est du cœur, du cerveau et des tripes. Penseurs enragés traumatisés par le sort de leurs ancêtres et l’ignorance qui entoure leur histoire, les quatre musiciens ont fait du mal-être de toute une génération leur sujet de prédilection. Avec une véritable poésie, dont le terme n’est pour une fois pas galvaudé, qui pour une fois ne cherche pas à démocratiser le rap en le rendant plus doux et bien-élevé. Le premier album, L’Ombre sur la Mesure (2002), est un modèle de finesse d’écriture couplée aux formules chocs propres au rap hardcore dont ils se réclament. Le néo-colonialisme et la condescendance occidentale en ligne de mire, au rythme de samples jazz et soul feutrés. Le disque assoie déjà les personnalités bien trempées des membres, La Rumeur privilégiant souvent les titres solos pour décrire des univers différents mais complémentaires. Ainsi, de sa voix de basse saturée, Ekoué déclare la guerre sur Le Prédateur Isolé, dans la grande tradition du rap couillu et agressif, mais signe aussi des titres plus subtils comme le remarquable Ecoute Le Sang Parler. Philippe dit La Bavar, sur Le Silence de ma rue et surtout 365 cicatrices, particulièrement intense. Et bien sûr Hamé, la plume la plus brillante et acérée du rap français, époustouflant sur Les Premiers matins de novembre et sur Moha, portrait d’un taulard endeuillé, une prouesse littéraire rare. Les titres collectifs sont pour la plupart des classiques sublimes d’une qualité inédite, comme le morceau titre ou Le Cuir usé d’une valise, indispensables.
« Notre époque, encore, est celle des arbres morts, à quelques pas à peine des plus belles fontaines. Et si tu n’es pas né où il fallait, il va falloir, comme dirait le vieillard, apprendre à voir clair dans le noir » (Les Coulisses de l’angoisse)


Plus court et brutal, Regain de Tension (2004) semble plus anecdotique mais néanmoins efficace. Musicalement moins accrocheur parce que minimaliste, les beats électro menaçants ont remplacé les sonorités jazz, choix discutable mais artistiquement cohérent : il s’agit d’un album plus méchant et incisif, en réponse à l’ignoble harcèlement judiciaire dont ils furent sujets. A noter aussi, Paris nous nourrit la première collaboration du groupe avec Serge Teysso-Gay, guitariste de Noir Désir qui a imposé les rappeurs en première partie des concerts du groupe de Cantat.

« On fauche bien les blés pour le grain, nos grandes gueules le seront pour l’exemple et deux procédures pénales nous aboient dessus ensemble. Elles ont le goût de la merde fraîche, elles y ressemblent et sont bien drôles pour qu’on en tremble » (Ils nous aiment comme le feu)


Du Cœur à l’outrage (2007) est une bombe atomique. Dans la lignée électro du précédent, mais encore plus sombre et pourtant bien plus riche. Axés sur les révoltes en banlieue de novembre 2005, les titres ne prêtent pas à sourire. Sommet atteint dès le deuxième titre, Comme de l’uranium, instru tétanisant, texte clouant. Qui ça étonne encore, hymne digne du NTM de Qu’est-ce qu’on attend, mieux même. Je suis une bande ethnique, deuxième collaboration avec Teyssot-Gay, surpasse la précédente avec son ironie sanglante. Les titres solos sont fabuleux : dans une veine plus introspective, Quand la lune tombe d’Ekoué et Un Chien dans la tête de Hamé, deux récits mélancoliques de veillées nocturnes dans les rues de Paname. Et La Meilleure des polices de Hamé, qui explore les rouages insidieux d’un système capable de noyer tout esprit de contestation en cultivant la peur et la précarité, fout carrément des frissons.

« Je n’ai pas attendu que la République se taille les veines devant l’horreur de nos curriculum, car entre barbares et racailles, comme terminologie du parfait sous-homme, appauvri ok mais comme de l’uranium » (Comme de l’uranium)

Tout brûle déjà, enfin, déçoit. Déjà, l’album est bien court, rappelant en cela Regain de tension. Les instrus bourrinent dans le synthétique, parfois carrément vulgaires (Affaire à suivre, Sans faire de bruit) on est franchement loin de la recherche musicale du premier album. Les textes restent bien au-dessus du lot, mais la surprise n’est plus : on connaît la prodigieuse écriture des bonhommes et on attend toujours plus. Les chansons solos sont faiblardes, (Le Chemin est long de Hamé en particulier) ce qui est complètement inhabituel chez La Rumeur. Indéniablement, le groupe évolue, les thèmes aussi ; lâchant un peu la gorge de la Françafrique et de ses horreurs, l’album surprend par sa légèreté, jusqu’ici un gros mot dans la bande. Quand je marche, tu cours évoque la paternité de certains membres du crew, et s’avère être une réussite tout à fait enthousiasmante, exactement là où personne ne les attendait. Si on considère l’album comme une collection de chansons pour concerts, alors c’est autre chose : Hors sujet semble effectivement idéale à brailler sur scène (« Car ils n’ont jamais vu le danger de près ! ») et Tout brûle déjà devrait aussi être un grand moment. P’tite Laura par Le Bavar est un bon titre sur le quotidien cruel d’une jeune camée, même si on a un sentiment de déjà-entendu. Un soir comme un autre est excellent, dans la lignée de Quand la lune tombe. Sans trop de problèmes, Tous ces mômes vont grandir s’impose comme le meilleur morceau.
Mais comme toujours chez La Rumeur, les titres méritent des écoutes multiples pour être évalués à leur juste valeur, même si on voit mal comment on pourrait se mettre à apprécier On marche tous vers la fin et sa collection de featurings qui rappelle malheureusement les pires clichés du rap US. S’il n’est pas question de vendre la peau de l’ours, on souhaiterait désormais plus de place encore aux individualités des membres, et sans parler de split, on donnerait beaucoup pour un album solo d’Hamé. On peut se consoler, largement même, avec le projet électrique Zone Libre, porté à bout de bras par Teyssot-Gay. En 2009 est sorti l’album L’Angle Mort, avec Hamé (livrant encore des textes prodigieux, Le Mur est à écouter absolument) et Casey (impressionnante rappeuse à la voix anxiogène au possible).
La Rumeur s’est aussi essayée à la réalisation (De L’encre, par Hamé et Ekoué, diffusée sur Canal + et disposant d’excellente critiques) et continue à se rendre dans des écoles de quartier pour animer des ateliers d’écriture. Groupe engagé, polyvalent et hyperactif, La Rumeur a toujours quelque chose à dire, et, comme le bruit qui court, n’est pas toujours agréable à entendre. Rien de plus déstabilisant qu’une rumeur. On en vient à rêver que l’immunité cesse d’exister.
« Les perdants ont une voix et ils s’en servent »


En Bonus : voici l’article qui a tant démangé notre président sortant, ainsi qu’un long rapport détaillé sur les aventures judiciaires de Hamé.
http://www.la-rumeur.com/documents/historique_proces_la_rumeur.pdf

Publié le 2 mai 2012, dans Bouillon De Culture, Musique, et tagué , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 6 Commentaires.

  1. Cool, un article sur un super bon groupe de rap!

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  2. J’attendais cet article avec impatience.
    Et bien je ne suis pas déçue !
    Il est remarquable et très intéressant, un plaisir à lire.

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  3. ColdWindBlows

    La Rumeur <3, j'ai vraiment commencé à les écouter il y a quelques mois et c'est vraiment un bon groupe de rap. Je suis aussi déçue par leur nouvel album, on dirait parfois du Booba bien que les paroles soient plus intéressantes.

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  4. Super article très complet qui m’a appris pas mal de choses sur ce groupe ! J’ai vraiment commencé à écouter La Rumeur il n’y a pas si longtemps que ça, mais il me reste encore une bonne partie de leur discographie à découvrir. Leurs chansons, leurs paroles, sont d’une qualité rare et c’est typiquement le genre de groupe que j’ai envie de faire écouter à tous ceux qui ont de mauvais à priori sur le rap français, et le rap en général.

    Je m’exprime comme du caca de bite à cette heure-ci mais bref : Merci pour cet article !

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  5. Mon père a acheté leur album sur itunes du coup je l’ai écouté et j’ai kiffé, du coup je l’ai acheté également et j’aime toujours autant, ça fait du bien du bon rap comme on n’en fait plus trop.

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  6. Merci Helium!! Article très intéressant! Je connaissais pas la Rumeur à ce point et je m’en vais donc écouter leur discographie.

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