Faye Dunaway : incroyable emmerdeuse

Faye Dunaway par Jerry Schatzberg

Faye Dunaway est, comme elle aime à le rappeler, « une fille du Sud frustrée de vivre dans ce petit environnement« . Et oui, le sud des Etats Unis, pour Faye Dunaway, c’est « petit ».

Repérée par Elia Kazan à 21 ans alors qu’elle joue sur les planches dans Les Sorcières de Salem, Faye Dunaway est déja ingérable : dépressive chronique, collectionnant les psychanalystes, jouissant d’une vie privée plus qu’instable, elle est décrite par le réalisateur d’Un Tramway Nommé Désir de la manière suivante : « Il y a quelque chose chez Faye qui rappelle Jeanne Moreau. Elle est toujours en train de se précipiter quelque part et il semble émaner d’elle une impression de drame permanent« . Pour autant, cela n’effraiera pas Elia Kazan qui non seulement la recommandera à Arthur Penn pour le rôle de Bonnie dans le film éponyme, mais la fera aussi tourner aux côtés de Kirk Douglas en 1969. C’est bien connu, les hommes préfèrent les folles.

A partir de 1965 Faye en a ras le cul du théâtre. Mais pas question de passer à la télé : ce qu’elle veut, c’est devenir une star de cinéma. Et elle y met toute son énergie : sa partenaire Estelle Parsons dans Bonnie & Clyde glissera d’elle (pas trop fort, pour ne pas qu’elle entende) « Je n’ai jamais rencontré quelqu’un avec une énergie aussi démoniaque pour devenir star de cinéma« . Elle fait des pieds et des mains pour obtenir un contrat, et elle y parvient : en 66, le réalisateur Otto Preminger (deux fois nommé aux Oscars) l’engage pour 5 ans, et commence par la faire tourner dans Que Vienne la Nuit, aux côtés de Michael Caine. C’est un fiasco : la jeune actrice prend le vieux réalisateur de haut, arguant qu’il ne connait rien au processus du jeu d’acteur (c’est son premier film, il en a déja réalisé 33). Elle rachète une fortune son contrat à Preminger, caprice qui la met complètement sur la paille.

Les débuts de Dunaway au cinéma sont un peu chaotiques : on lui préfère souvent la belle Jane Fonda, beaucoup plus connue, populaire et sexy. Mais cette dernière refusera un rôle qui propulsera Faye Dunaway au rang de star mondiale : Arthur Penn et Warren Beatty cherchent depuis des mois celle qui incarnera la scandaleuse Bonnie Parker, spécialiste des attaques à mains armées avec son amoureux maudit Clyde Barrow. Bonnie & Clyde auraient descendu 12 personnes pendant la Grande Dépression des années 30, et le souvenir de leurs méfaits est encore frais. Forcément, dans les années 60, les jeunes actrices ne se bousculent pas au portillon pour incarner une tueuse vénale. Sauf Faye. Le tournage se déroule sur les lieux mêmes des crimes.

Faye Dunaway et Warren Beatty dans Bonnie & Clyde

Le film est un succès commercial énorme. Polémique, il est accusé d’idéaliser le couple de tueurs, son humour choque et sa violence tient du jamais vu. Mais Faye est en pleine ascension : nommée aux Oscars, toutes les jeunes filles de l’époque se teignent en blonde, coupent leurs cheveux au carré et portent béret et jupe au genoux.

Steve McQueen et Faye Dunaway dans L'Affaire Thomas Crown

C’est ainsi que commence l’étrange carrière de Faye Dunaway, qui alternera grosses bouses et grands chefs d’oeuvres, devenus classiques cultes du cinéma américain. Ainsi, The Extraordinary Seaman, en 67, est considéré comme un « désastre » par tout le monde dont l’actrice elle même. Mais un an plus tard, elle profite du désistement de Brigitte Bardot dans L’Affaire Thomas Crown, et partage l’affiche avec l’autre grand mâââle du cinéma américain des années 60 : Steve McQueen. Sur fond d’affaire d’espionnage, le film met surtout en exergue une histoire d’amour glamour, sexy, et esthétiquement parfaite entre les deux acteurs. Ils partageront un des baisers les plus longs du cinéma devant la caméra du réalisateur Norman Jewison.

Elle enchaine avec une nouvelle bouse : Le Temps Des Amants, considéré par la critique comme un film tout simplement « horrible ». Il a pour autant le mérite de lui faire rencontrer le grand Marcello Mastroianni, avec qui elle entretiendra une liaison orageuse pendant deux ans.

En 1970 Faye Dunaway retrouve Arthur Penn dans Little Big Man : si l’interprétation de Dustin Hoffmann en vrai faux indien est tout à fait honnête, c’est surtout la beauté de Faye Dunaway qui retient tout l’intention. Elle devient une icone de mode, et le restera.

Faye Dunaway et Marcello Mastroianni

La même année elle tourne un film particulier, réalisé par Jerry Schatzberg, le photographe de plateau de Bonnie & Clyde, et accessoirement son boyfriend du moment : Portrait D’Une Enfant Déchue ne sortira, en effet, qu’en 2011 ! En 1970 le portrait d’une mannequin dépressive ne séduit pas les producteurs, malgré l’interprétation forcément habitée de Faye Dunaway. En 2011, par contre, le film est salué comme un chef d’oeuvre, l’un des plus purs et singuliers de l’histoire du cinéma américain, et l’un des plus beaux roles de Dunaway. Un peu tard, peut être.

Faye Dunaway dans Portrait D'Une Enfant Déchue

En 1974, attention : Faye Dunaway est contactée par Roman Polanski, séduit par « sa beauté étrange, un peu démodée« . Il se bat contre ses producteurs pour l’imposer en tête d’affiche de son projet Chinatown, qui préfèrent à une actrice réputée caractérielle et dépressive, je vous le donne en 1000 : Jane Fonda. Mais Polanski obtient gain de cause, et commence le tournage avec ses deux acteurs principaux : Dunaway et Jack Nicholson.

Polanski se mordra les doigts d’avoir tant voulu imposer Faye : leur relation est absolument désastreuse. Le plateau résonne de leurs insultes et querelles constantes, rendant l’ambiance exécrable, et tout ce bruit fait évidemment la une des journaux à scandales. Certaines anecdotes marquent les esprits : Polanski refusera obstinément par exemple de donner à son actrice les intentions et motivations de son personnage. Faye Dunaway restera, elle, intraitable sur ses cheveux, rechignant à les teindre, et Polanski développera, en réponse à ce caprice, une obsession pour ces derniers. Un jour, alors qu’il place son cadre, un des cheveux de l’actrice attire son attention, un seul. Il se lève, et lui arrache, argant qu’il aurait monopolisé l’attention du public, une situation « épouvantable » pour lui. Faye Dunaway rentre instantanément dans une rage folle et se met à hurler « Non mais c’est pas vrai ! Cet enculé m’arrache les cheveux maintenant !«  Elle s’enferme dans sa loge, refuse de revenir sur le plateau, et quand Polanski la traite de dingue et d’emmerdeuse, elle n’en sort que pour déverser un flot d’injures tel qu’il jettera un malaise sans précédent au sein de l’équipe. Au cours d’une énième dispute, on raconte qu’elle aurait même jeté à la figure du réalisateur un pot… d’urine.

Dunaway et Polanski sur le tournage de Chinatown

Heureusement, le courant passera bien mieux avec Jack Nicholson, et le film est un immense succès public et critique : son interprétation de femme endeuillée force le respect. Très interrogée quant à sa relation orageuse avec Polanski, elle tiendra un discours féministe qui lui collera par la suite à la peau et n’arrangera pas sa réputation d’emmerdeuse : « Lorsqu’un homme est difficile, les gens l’applaudissent… Alors qu’une femme qui essaie de faire ce qu’il faut pour réussir est considérée comme une emmerdeuse. Roman était très autocrate, toujours à vouloir forcer les choses. Cela allait du physique au mental. Il était très autoritaire et a clairement indiqué qu’il voulait manipuler les performances. Cette approche n’a jamais réussi avec moi. » Elle laissera enfin entendre que l’attitude de Polanski avec elle tenait plus du harcèlement sexuel qu’autre chose… Néanmoins, force est de constater que le caractère indomptable de Dunaway finira par lui couter très cher.

En 74 et 75 elle enchaine deux succès public aux côtés de deux fantasmes de l’époque, et fait beaucoup de jalouses : La Tour Infernale, dans les bras de Paul Newman, et Les Trois Jours Du Condor dans ceux de Robert Redford. Alors qu’elle vient d’épouser le musicien Peter Wolf et qu’elle doit faire mine d’avoir peur de Redford qui est, tout de même, censé être son ravisseur dans le film, elle avouera avoir eu du mal à feindre la peur, tant elle était attirée par l’acteur…

C’est à cette époque que Dunaway commence à montrer des signes de faiblesse : fatiguée par son métier, elle dit à qui veut l’entendre qu’elle souhaiterait arrêter de tourner, tant elle sent son jeu d’actrice amoindri par des films qui la détruisent. Grand paradoxe de Faye Dunaway : incapable de fermer sa gueule ni de faire des concessions, ses coups d’éclat et son caractère entier n’ébranlent personne autant qu’elle.

Faye Dunaway dans Network

Consécration en 76 : Faye obtient l’Oscar de la meilleure actrice pour son role de femme de télévision sans scrupules et prête à tout pour faire grimper l’audimat dans Network, de Sydney Lumet. Dans Studio Ciné Live, elle confiera : « Jamais je n’oublierai cette sensation lorsque j’ai entendu mon nom. L’Oscar représentait le rêve de toute une vie. J’avais réussi mon métier d’actrice, j’avais eu raison d’y croire« . Et bizarrement, arrivée au but ultime d’une vie, Dunaway, plutot que de surfer sur le succès des Oscars, laissera sa carrière décliner tout doucement.

Après les Oscars, Faye Dunaway se voit proposer de réaliser un autre grand rêve : tourner avec Bette Davis. Malheureusement, jouer avec ses idoles ne réussira jamais à Dunaway : Davis, dont la réputation difficile couplée à sa dimension de monstre sacré fait passer Dunaway pour une enfant de choeur, se montre intraitable, fait sa diva, et exige que l’on agrandisse son rôle. Dunaway, dont le sien s’en retrouve amoindri, ne se laisse pas faire. Davis, choquée par cet affront, passera le tournage à quitter le plateau si tot une scène terminée. Elle crachera également sur Dunaway dans la presse, la décrivant en ces termes « il est difficile de travailler avec elle, elle n’est vraiment pas professionnelle« . Si seulement ce discours était inédit…

Dunaway accuse le coup et disparait des écrans pendant deux ans. Elle revient en 78 dans le rôle d’une photographe aveugle qui subit des visions horribles dans Les Yeux De Laura Mars : succès critique et commercial, objet culte, la machine à chefs d’oeuvre Dunaway fonctionne toujours.

En 1979 elle tourne avec Jon Voight – le père d’Angelina Jolie – dans Champion, qui détient un drole de record : celui d’être le film le plus triste de l’histoire. Il est en effet utilisé par nombre de psychologues au cours d’études où ils souhaitent rendre leurs patients tristes !

Les années 80 ne sont pas de bon augure pour Faye. Elle divorce, tourne mollement pour la télé sous le seul prétexte d’avoir comme partenaire Frank Sinatra, on ne lui propose plus rien qui la fasse vibrer. Et puis un jour, le réalisateur Frank Perry lui vend sur un plateau d’argent un projet qui met Faye en émois : celui d’incarner son idole ultime, Joan Crawford, à l’écran. Pourtant le film ne fait pas d’émule : adapté de la biographie que Christina, la fille de Crawford, écrivit de sa mère après sa mort, le livre est extrêmement critique à l’égard de l’actrice, et son titre, Maman Très Chère, est tout à fait ironique. Mais Faye, passionnée par les comédiennes difficiles, ne se laisse pas démonter : elle se documente énormément, rencontre les amis de l’actrice décédée quelques années plus tot rongée par un cancer, elle s’immerge tant dans l’univers de Crawford qu’elle a le sentiment de la sentir à côté d’elle. Les deux femmes se confondent, Dunaway se perd à l’intérieur de Crawford. Concentré uniquement sur les période de démence de la grande actrice et sans nuance, le film est un échec cuisant, et Dunaway ne se remettra jamais de cette déception, considérant que le film aura brisé sa carrière (même si de l’avis de tous c’est surtout son caractère insupportable qui en est responsable) et refuse encore aujourd’hui qu’on lui en parle dans les interviews qu’elle donne. Alors qu’elle découvre la maternité, sa filmographie sonne un compte à rebours.

Faye Dunaway dans Maman Très Chère

En 87, Faye Dunaway joue sous la direction de Barbet Shroeder dans un film ovni : Barfly est écrit par Charles Bukowski, et raconte l’histoire, oh comme c’est étonnant, de deux piliers de bars. Faye incarne le premier, et le deuxième est interprété par… Mickey Rourke (qui d’autre ?). C’est le chant du cygne, et la dernière grosse performance de l’actrice, qui donne beaucoup d’elle pour faire sombrer son personnage.

Faye Dunaway, Charles Bukowski et Mickey Rourke

Deux derniers films méritent d’être mentionnés : en 93, Arizona Dream, d’Emir Kusturica, ou Jerry Lewis et elle sont les parents d’un Johnny Depp baladé entre rêvé – éveillé – et réalité. En 2000, elle est une matronne impressionnante dans The Yards, du clair obscur James Gray, aux côtés de Joaquin Phoenix. Et puis… et puis, plus rien.

Enfin, rien, non, évidemment : elle tourne dans des séries, des téléfilms, gagne des Golden Globes par ci par là, s’engueule de manière pathétique par médias interposés avec Hillary Duff au sujet du remake pourri de Bonnie & Clyde, passe même derrière la caméra, mais la magie n’opère plus. Faye Dunaway est pleine de botox et de désillusions : le cinéma, pour elle, c’est plus ce que c’était.

Reste qu’elle nous laisse un héritage incroyable : sa filmographie est une leçon de cinéma, son jeu un exemple pour des générations, son visage, une inspiration, son caractère, une plaidoirie féministe.

À propos de Aime Pi

-  C'est  tout  c'que  vous  trouvez  à  dire  ?                                                                                                                                            -  Ouais.  Allez  vous  faire  foutre.

Publié le 30 mars 2012, dans Ciné, et tagué , , , , , , , , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 7 Commentaires.

  1. Superbe article, bravo !… Juste un détail : Laura Mars n’est absolument pas aveugle, d’où vous vient cette drôle d’idée ?

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  2. faye dunaway you are the best lady in the world all of the time the god bless you my baby

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  3. Ce que j’aime cette actrice, elle est belle, forte et froide, insaisissable ! Et je ne me lasserai jamais du couple Faye Dunaway / Warren Beatty. Merci pour cet article, ça donne effectivement envie de découvrir sa filmographie.

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  4. Héhé, en lisant l’article je comprends mieux pourquoi tu l’aimes autant ! Vous semblez effectivement avoir le même genre de caractère ! (enfin, d’après ce que j’ai lu de toi sur GB bien sûr)
    Sinon je connais pas beaucoup Faye Dunaway, j’ai juste vu Chinatown qui est vraiment génial (ce duo avec Nicolson !! aaahhhhhh) mais tu me donnes envie de voir le reste, j’ai appris plein de trucs.

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  5. Tu m’as fait découvrir un visage, une aura, un charisme, un caractère, j’aime beaucoup le personnage torturé qu’elle incarne, elle se laisse littéralement dévorer par sa rage de vaincre, elle a l’air fascinante, rien qu’à te lire. Hâte d’en apprendre plus en la voyant à l’écran très prochainement 🙂 Merci pour cet article très bien documenté, on sent l’intérêt, voire la passion que tu as pour cette actrice, de l’avoir prise en tant qu’avatar, tu t’y retrouves un peu on dirait 😉

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    • Merci Bag ! C’était exactement mon but : vous faire découvrir le personnage et ses films ! Et effectivement je crois que quelque part je m’identifie un peu à elle, même si j’ai beaucoup moins de couilles.

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  6. Merci pour ce super article ! Ca donne vraiment envie de se plonger dans tous ses films.

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