Phil Spector : Ascenseur pour l’échafaud


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On ne peut pas vivre correctement sa passion pour le rock et ses génies malades sans un jour croiser le chemin de Phil Spector. Longtemps il fut bon ton d’ignorer son importance capitale dans le monde de la Pop, il a quasiment fallut attendre son incarcération en 2003 (voir en fin d’article) pour que son travail soit reconnu à sa juste et inestimable valeur. Qu’on le tienne responsable du présumé échec artistique du Let it Be des Beatles ou de la spectaculaire dégringolade du rock’n’roll vers les affres du show business, Spector n’en demeure pas moins le plus brillant des pères fondateurs du courant le plus inutile et le plus vital de l’histoire de la musique, la Pop.

Car si Warhol a prédit l’art éphémère, l’art comme produit de consommation et le quart d’heure de gloire, c’est Spector qui a illustré le concept à son paroxysme, l’étirant dans de phénoménales proportions, jusqu’à la contradiction. Nous sommes en 1960, et désormais, les artistes sont jetables une fois essorés de leur talent, et les petites bluettes naïves que l’on en a tirées sont d’éternels chefs d’œuvres. Laissons le blues, la country et le rockabilly aux fifties : les années 60 seront Pop.

Phil Spector, petit bonhomme au physique ingrat façon nerd du fond de la classe, apparait aux yeux du monde en 1958, à 18 ans seulement, lorsque son premier titre en tant que producteur et compositeur cartonne dans les charts : To Know Him Is To Love Him, publié par The Teddy Bears, groupe prétexte quasiment fictif. Chanson d’amour émouvante chantée par la voix d’ange d’Annette Kleinbard et soutenue par des chœurs moelleux et irrésistibles, le titre conquit sans mal le cœur de la jeunesse américaine, et Spector, à peine majeur, empoche son premier million de dollars. Mais derrière l’apparence ingénue et inoffensive du titre se trouve une réalité nettement plus sordide : To Know Him Was To Love Him, c’est, avant tout, l’inscription que l’on peut lire sur la pierre tombale du père de Phil Spector, suicidé alors que celui-ci n’avait pas neuf ans…

Tel est l’un des secrets de la magie des productions Spector : ces si jolies ritournelles adolescentes qui parlent rarement d’autre chose que du début ou de la fin d’une relation amoureuse cachent en leur sein l’effroyable mal-être d’un homme fragile et blessé, qui malheureusement ne fera qu’empirer avec le succès. Impliqué corps et âme dans la musique qu’il créé, le nom de Spector apposé sur les disques devient le label d’un succès garanti : le producteur, avec sa méthode révolutionnaire, annexe les chanteuses qu’il considère comme des employés (Spector et les femmes, une histoire à faire saliver Sigmund Freud) pour rester la seule et unique star de ses tubes. Les Ronettes, les Crystals ou Darlene Love en auront pour leurs frais. En studio, Spector invente le célèbre Mur de Son, celui qui rendra dingue tous les artistes pop valables qui suivront, et, en premier bien sûr, Brian Wilson, chanteur compositeur des Beach Boys dont l’obsession pour Be my Baby des Ronettes confine à la folie.

Les Ronettes

Qu’est-ce que le Mur de Son ? C’est ce que produit un studio rempli d’une quarantaine de musiciens qui jouent la même partition, et un petit énergumène tatillon prenant un soin incroyable à positionner des micros au millimètre près. Quinze guitariste grattent les mêmes accords en se lançant un regard circonspect, genre « mais qui est cet ahuri et qu’est-ce qu’on fout ici ? », et lorsqu’enfin Spector fait écouter le résultat à ceux qui ont eu la patience de rester jusqu’au bout, et bien… Le résultat est tellement prodigieux que guitaristes, bassistes et batteurs acceptent de mettre leur égos de virtuoses de côté afin de flatter celui d’un génie, car Spector est un génie, tout comme Clapton est un dieu, et les Rolling Stone un mode de vie…

L’écho produit pas les infiniment minuscules différences de rythme entre les nombreux instruments  font de petites perles pop des symphonies majestueuses uniques et inoubliables. C’est cela la méthode Spector : enregistrer des compositions bubble-gum avec des orchestres symphoniques, et transformer une barquette de frites en caviar. Le produit servi aux adolescents de base est certes calibré, puisqu‘il concerne toujours leurs amourettes de base, mais la folie spectorienne emmène toujours les chansons ailleurs que là où on les attendait, les gratifiant d’une excentricité toute particulière et novatrice, que l’on peut aussi qualifier de «supplément d’âme ».  On n’écoute pas He’s a Rebel des Crystals ou Paradise des Ronettes comme des petites pop songs couillonnes, car elles ont quelque chose d’autrement plus déchirant et émouvant que l’habituel cynisme des enregistrements de requins de studio. Ces amourettes insignifiantes dont nous avons tous été sujets, ne sont-elles pas, finalement, les premiers drames inconsolables que nos petites vies dissolues ont traversés ? I wish I never saw the sunshine, I wouldn’t mind the rain…

Mais ces petits drames inconsolables, Spector ne les a pas vécus comme tout le monde, et probablement qu’il les a toujours enviés. Parce que son incroyable réussite, Spector la doit surtout à son effroyable tempérament, retord, rancunier et tenace. Sa réussite, c’est sa revanche sur son enfance, sur les brutes épaisses qui ont pu le malmener, sur les filles qui ont pu s’être moquées, sur tous ceux qui l’ont écarté à la légère… Sans parler du suicide de son père, de sa sœur ainée hystérique précocement internée, et de sa mère, toute droit sortie d’un cauchemar de Woody Allen. Sa musique parle d’elle-même : ses chansons ne cessent de réclamer un amour profond, voire une dévotion totale. Une violente carence affective qui peut expliquer son comportement inquiétant, que son entourage supporte difficilement.

Phil Spector, devenu riche et intouchable, est bien décidé à faire entendre au monde entier que le petit garçon complexé et martyrisé par la vie qu’il était est devenu l’ultime incarnation du Wonder boy américain. En studio, l’ambiance est désopilante, Spector maniant à merveille un humour acerbe, souvent aux dépends d’un pauvre musicien sur qui il s’acharne jusqu’à l’épuisement. Maniaque de la sécurité et faisant des pieds et des mains pour être le centre d’attention, il s’entoure d’un nombre ridiculement élevé de garde du corps pour signaler sa royale présence durant les soirées VIP. Et s’il croise un regard qu’iljuge mauvais, il n’hésite pas à employer la force, enfin, celle de ses gorilles humains, bien entendu. Son mariage avec la chanteuse des Ronettes >est une catastrophe, lui l’enfermant dans sa chambre afin de garder un œil sur elle et elle picolant tout ce qu’elle peut pour oublier qu’il ne fera jamais d’elle la grande star qu’elle aurait malheureusement dû être. Spector n’a même pas 30 ans et semble déjà avoir atteint un dangereux degré de mégalomanie.

Mais à côté de ça, sa carrière brise toutes les frontières de l’impossible. Il sort un album de Noël qui s’avère être un chef d’œuvre absolu, loin de l’idée kitsch que l’on peut se faire d’un tel projet. Les girl group perdant de l’audience, Spector lance les Rigtheous Brothers, et bat tous les records.  Bill Medley et Bobby Hatfield forment un duo de chanteurs atypique : l’un possède un timbre délicat et fluet, l’autre est un baryton. Spector, au lieu de jouer avec les contrastes de ces deux voix bien différentes, manipule les égos de chacun en donnant la vedette tantôt à l’un, tantôt à l’autre, ce qui a pour effet d’énerver particulièrement les deux chanteurs. Ainsi, sur You’ve Lost That Lovely Feeling, on entend Medley, le baryton, sur les trois quarts de la chanson, tandis que Hatfield n’apparait que sur le final grandiloquent. Grandiloquent, c’est le moins qu’on puisse dire : non seulement le titre dépasse en longueur les singles standards de l’époque (en 1965, il est impensable qu’un titre radiophonique dépasse les 2 minutes 50, et celui-ci atteint presque les 4 minutes) mais en plus Spector se surpasse au niveau production : de l’avis de tout le monde, le titre est un chef d’œuvre, dépassant carrément tout ce qu’il a fait auparavant. Le titre est un triomphe tel qu’il détient aujourd’hui le record de diffusion sur les ondes télés et radios (mais demeure mystérieusement méconnu en territoire français). Suivent Unchained Melody, qui revint à la mode grâce au film Ghost, et le frappadingue Ebb Tide, toutes deux mettant cette fois-ci en avant Bobby Hatfield.

Spector est à l’apogée de son succès, et il va peiner corps et âme pour retrouver un tel engouement. Même la découverte des futures super stars Ike et Tina Turner et la sortie de titres spectaculaires et géniaux comme River Deep Mountain High ont du mal à toucher le public. La vérité, c’est que les productions Spector ne sont plus à la mode, et que l’invasion british ringardise Phil : les Beatles, les Stones, les Who, les Kinks, tout ça… Entre les expérimentations des Fab Four et la révolution sexy des Stones, Spector est paumé. Dépassé par la phénoménale vitesse à laquelle le rock’n’roll évolue.

Tina & Ike Turner


D’ailleurs, il saisit sa chance trop tard en produisant le dernier album des Beatles alors qu’ils sont déjà séparés, le mal-aimé Let It Be dont les arrangements excentriques provoquèrent la colère de Paul McCartney. Lennon en revanche se lie d’amitié avec le producteur cinglé, les grands esprits se rencontrent. C’est dans des ambiances électriques que la plupart des albums d’un Lennon en pleine crise mystique seront produit par un Spector qui découvre les joies de l’alcool et des armes à feu…

Impossible d’écrire sur Phil Spector sans mentionner son attrait malsain pour les flingues de toutes sortes. De l’avis de tous, Spector présente des troubles psychiatriques très visibles, mais à partir de la fin des années 60, les proportions atteintes sont alarmantes. Lorsqu’il est au téléphone, il fait semblant de parler à quelqu’un dans la pièce où il se trouve pour cacher sa solitude. Lorsqu’il invite des amis ou des nouvelles connaissances dans sa somptueuse demeure, il les séquestre jusqu’à une heure excessivement tardive en invoquant la présence d’un chien de garde particulièrement féroce qui les attaquerait s’ils traversaient le jardin. Lorsqu’il divorce de Ronnie Spector, il n’oublie jamais de noter un élégant « FUCK YOU » aux dos des chèques de pension alimentaire. Sa carrière est au point mort, tant il reste sur ces acquis et refuse d’admettre qu’il doit se servir des leçons de la fin des sixties afin de rester « in ». Ses derniers étranges faits d’arme ? Un album du poète obscur Leonard Cohen et le cultissime End of the Century des punkissimes Ramones, deux collaborations inattendues et tendues, c’est le moins qu’on puisse dire. L’enregistrement de ce dernier rentre dans la légende du Rock’n’roll, grâce à une anecdote digne d’un film de Scorsese : Spector, dans un accès de démence, colle son flingue contre la tempe de Dee Dee Ramone (batteur) qui avait eu le malheur d’émettre l’ombre d’un doute sur la bizarre idée de Spector d’enregistrer Baby I Love You, une guillerette chanson des Ronettes. Dans la biographie de Spector écrite par Mick Brown, Le Mur De Son, on trouve le témoignage d’un proche de Spector : lorsqu’il demande au producteur cinglé s’il a vraiment fait tous ces trucs dingues avec des flingues, pendant les enregistrements des Lennon, Cohen et Ramones, Spector aurait répondu :  le problème, c’est que les gens n’ont pas mon sens de l’humour.


Spector et John Lennon


Et à partir des années 80, Spector disparaît, littéralement. Il s’occupe de son fils biologique et (beaucoup moins) de ses enfants adoptifs, et vit, apparemment, plutôt très bien d’être coupé de toute relation avec le show business. On entendra plus parler de lui, à part pour un projet foireux avec Céline Dion qui n’eut jamais lieu, pour des causes d’incompatibilité d’humeurs, tiens donc, quelle surprise.  Ce n’est qu’en 2003 que Spector refait la une des médias, et pas vraiment pour les bonnes raisons. Attifé d’une perruque autrement plus ridicule que sa calvitie, Spector assiste, impassible, au procès qui lui est intenté pour le meurtre de l’actrice Lana Clarkson, retrouvée morte une balle dans la tête dans le salon du producteur. A quasiment 70 ans, Phil Spector a définitivement pété les plombs et commis l’irréparable.


Et, pendant que la pop agonise dans un fascinant déluge de silicone et de bip-bip broyeurs d’esprit critique, son père spirituel et biologique pourrit en prison pour homicide volontaire.

A écouter : Le coffret Back to Mono, compilation de quatre CD’s comprenant quasiment l’ensemble du Wall of Sound et A Christmas Gift For You From Philles Records, difficilement trouvable en commerce mais facilement sur le net !

Publié le 26 mars 2012, dans Bouillon De Culture, Musique, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. 1 Commentaire.

  1. Super article ! J’adore ce cinglé ! Be My Baby c’est une des rares chansons (peut être la seule ?) que j’écoute avec toujours la même émotion depuis mes dix ans. C’est la plus grande chanson du monde !!! Et effectivement, fallait être complètement malade pour produire un bijou pareil ! Comme pour porter de telles perruques d’ailleurs, ça va ensemble.

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