Qui est la It-Girl ?

La it-girl ?

– « une fille qui fait beaucoup la fête »
– « quelqu’un qui connaît plein de monde »
– « une fille avec du style, et auxquelles les autres filles s’identifient ».

Une it-girl, c’est tout ça à la fois.

Une fille qui capte l’air du temps et l’exhale, au point d’en devenir une icône : des années 20, on retient les flappers ou garçonnes, des années 60 les beautés dérangées gravitant autour des groupes de rock de l’époque : groupie comme Pamela des Barres ou mannequin comme Twiggy… La it-girl est donc avant tout une fille qui attire, qui a ce truc, ce je-ne-sais-quoi, it, d’hypnotisant, auquel on ne peut pas résister. Elle déclenche des coups de foudre. Sa a simple façon d’être fait fantasmer et suscite un désir frénétique.

Ou, comme l’écrivait Elinor Glyn au début du xxème siècle, « le it est cette qualité possédée par certains individus et qui attire tous les autres comme une force magnétique. Avec le « IT » vous conquérez toutes les hommes si vous êtes une femme, et toutes les femmes si vous êtes un homme. (…) Celui qui possède le «IT» doit absolument ne jamais manquer d’assurance et doit avoir un sex-appeal magnétique qui est irrésistible.» Vaste programme.

Séductrice, attirante, pétillante…  on ne s’étonnera pas de retrouver la it-girl dans le milieu de la fête. La it-girl pourrait être essentiellement réduite à un autre trope, la party girl, voire à la pro du scandale: avant toute chose, elle sait faire parler d’elle. Grâce à sa retombée médiatique, les multiples photos qui paraissent d’elles, la it-girl est aussi essentielle à l’industrie de la mode: elle stimule la passion et des milliers voudraient être elle car sa vie, en apparence du moins, a l’air pour le moins facile. On n’est pas it-girl sans être connue, sans avoir des admirateurs, jusqu’à être copiée.  Est-ce à dire que le seul avenir de la condition féminine c’est l’imitation et la consommation ? Revenons aux fondamentaux, qu’est ce que ce IT opérant comme un charme ensorcelant ?

De Clara Bow à Cory Kennedy

Ce je-ne-sais-quoi, que la it-girl auquel il est impossible de résister correspond à l’air du temps, à ce qui est en vogue, elle est, en d’autres termes, la fille du moment. Si elle dispose de sorts magiques, ceux là sont éphémères.

Dans les années 20, la it-girl c’est Clara Bow, star du muet qui joue dans des cinquantaines de films, mais surtout, dans le bien nommé It en 1927, qui prend pour référence l’essai de Elinor Glyn. Dans ce délicieux film, qui cumule coup de foudre, intrigue et humour, elle joue une petite employée d’un grand magasin qui parvient à charmer son dirigeant : remake, dans les années folles, de Au Bonheur des Dames de Zola ? A la ville, Clara Bow inaugure la réputation de scandaleuse de la it-girl, puisqu’elle parvient à être licenciée de la Paramount avant ses 25 ans… Elle est mignonne, elle est craquante, elle est insolente, elle est l’idéale des années 20.

Dans les années 60, la It-Girl est bien sûr à New York et elle s’appelle Edie Sedgwick.

Fille d’une grande famille américaine – descendant, du côté maternel d’un signataire de la déclaration d’indépendance américaine, rien que ça, et dont les aïeux plus proches découvrent du pétrole dans le sol de leur ranch, elle a 22 ans quand elle arrive à Manhattan et rencontre Andy Warhol ; dans l’année rejoint son aréopage de Superstar, les habitués de la Factory. Tour à tour se fascinant et se déchirant, Edie devient l’alter ego de Andy. Ensemble ils partagent des frasques, des fêtes, des films et la même coupe de cheveux couleur platine.

Le tout New York s’entiche de cette drôle de créature tourmentée, qui ne va jamais bien et a un style glamour hors du commun – Edie, ses boucles d’oreilles pendantes, ses fourrures extravagantes et son simple uniforme de collants noirs, justaucorps sont toujours très chic. Six ans plus tard, épuisée, après avoir supposément inspiré Just Like A Woman à Bob Dylan et un long séjour en hôpital psychiatrique, elle meurt d’une overdose. Dans Poor Little Rich Girl, on voit (lorsque la caméra fait la mise au point) Edie se mettre du maquillage, fumer la pipe, parler au téléphone, ironiser sur la nourriture qu’elle ne consommera pas.

Une quarantaine d’années plus tard, à l’heure de myspace et du web 2.0, on s’entiche d’une nouvelle it-girl, la première de la génération Internet : Cory Kennedy.

Sur The Cobra Snake apparaissent chaque matin de nouvelles photos : Cory mange de la pizza, Cory fait la grimace, Cory papillonne dans les nuits de L.A. Elle y traîne son minois d’enfant déglinguée et ses jambes raides comme des baguettes. Sa petite tête de gamine perdue, Twiggy des années 2000, suffit à la faire connaître. Et à inspirer des tendances vestimentaires : elle fait penser à Skins avant l’heure. Mais en 2012, Cory n’a plus 16 ans, horreur, elle a commis le pire des délits : elle a vieilli. Si elle n’a pas fait de sortie tragique, la it-girl passe, et l’on recherche la suivante à peine la première a rendu suffisamment service (lire : a rapporté suffisamment d’argent).

Emissaire du capitalisme ou catalyseur d’angoisse existentielle ?

Les It-girls forment à présent une légion, cohorte de socialite, et autres filles en vogue, à côté de qui on aime être vue, car elles incarnent la tendance, le fun, le tout d’une époque. Elles sont invitées aux défilés de mode, s’appellent Alexa, Pixie, ou Nicole. Leur point commun ? Outre leur pose identique sur les tapis rouges, elles disposent toutes d’un réseau cool et aisé, viennent passer des disques en soirées, parfois elles jouent un peu la comédie, mais plus généralement elles ont un statut d’égérie. Parce que la it-girl, par dessus tout a du style,  les it-girls sont d’ailleurs avant tout identifiées et identifiables à leur personal style, elle aime la mode et la mode lui rend bien, jusqu’à utiliser ces filles comme des produits et/ou portemanteaux : lorsque Karl Lagerfeld, en 2009, missionne Betty, du blog de Betty, ou Alix, The Cherry Blossom Girl, de se faire ambassadrice, sur l’Internet, du sac Cocoon, de la maison Chanel, il sait repérer leur influence sur la gent féminine.

Savant mélange entre une fille qui a quelque chose que les autres n’ont pas (du style ? de la personnalité ? ou tout simplement de l’argent?) et suffisamment proche pour que l’on ait envie d’être elle, la it-girl fait penser à la fille la plus populaire du lycée. En plus d’être belle et sexy, elle parvient à être cool. D’ailleurs c’est elle qui le définit – c’est simple, c’est ce qu’elle fait. Personne ne doute de son quotidien idéal ni de son bon goût. Mais ce pull que soudainement vous voulez, est-il bien parce que la-fille-du-moment le porte ou est-ce parce qu’il est bien que la-fille-du-moment le porte ?

Pourquoi, avant toute chose, éprouve t-on le besoin de s’enticher d’une fille du moment ? La théorie du désir mimétique, naturellement, assure la pérennité de son règne : le désir fonctionne par imitation et suppose toujours un tiers, laissez tomber Spinoza, il suffit de voir l’influence des it-girls sur une génération d’adolescente pour comprendre que le désir est l’essence de l’humanité, ou.. de la féminité telle qu’elle est construite dans nos sociétés de consommation ?

Dès l’adolescence, l’identité féminine se construit à partir de modèles, de références, comme si les filles avaient systématiquement besoin de s’identifier à une autre, dont le charme serait viscéral, pour parvenir à être. La it-girl représente une pente facile et confortable : elle répond à une question tonitruante quand on se cherche sans avoir confiance en soi – comment trouver un style et être inoubliable. Mais le phénomène it-girl, qu’il s’incarne dans Clara Bow, Edie Sedgwick, Chloé Sevigny, Louise Ebel, courtcircuite ce questionnement. Et l’on assiste, impuissant, à bien trop de cruelles tentatives pour évoquer le charme, toujours évanescent et immatériel des it-girls devenues légendaires lorsque une nuée de filles s’approprient une liste d’accessoires ou de pièces dont notre icône se faisait l’ambassadrice, et qui seront pour toujours associées à elle : une marinière, ou de grandes boucles d’oreilles, des doc marteens, des lunettes mouches ou des wayfarer.

Reconnaissons toutefois à la it-girl d’avoir plus que les vêtements qui faut. Elle a aussi une allure : elle personnifie la jeunesse, la liberté d’une poignée d’années – les années folles ou les sixties, les années 90 de Larry Clark ou les années myspace. Si elle incarne l’esprit d’une époque, c’est parce qu’elle s’y inscrit, a su s’y rendre importante, remarquable, voire indispensable… même si elle ne fait rien la it-girl donne le sentiment d’être là, dans le tourbillon d’une époque. Si d’une décade à l’autre le style, la coupe de cheveux et le maquillage varient, toutes les it-girls ont pour point commun une énergie communicative incarnant un zeitgeist, comme Zelda Fitzgerald dans les 20’s ou Madonna dans les 80’s.

A la différence près qu’on ne demande pas à la it-girl de chanter ou d’écrire. Seulement d’être elle même : c’est suffisamment attirant, elle est magnétique, hypnotisante, elle est toujours, it, ce qu’il faut. Ce que vend la it-girl, c’est, plus qu’une perfection physique, une façon idéale d’être.

Je suis visible donc je suis

Dans l’univers de l’exhibition et de l' »extimité » que constitue l’Internet 2.0, les it-girls ont de beaux jours devant elles : on passe notre temps à mettre en scène chaque instant de notre vie, à se rendre mémorable, quasi-homérique sur les réseaux sociaux, on souhaite réussir par la seule force de notre personnalité et de nos goûts : la preuve, nos page myspace, facebook ou twitter, à la grande gloire narcissique de… bien… nous même.

Les it-girls ne sont pas célèbres parce qu’elles sont astronautes, chercheuses en biologie ou peintres, mais pour ce qu’elles sont au naturel. Leur premier talent ? Être elle.

Reine de l’oisivité, le travail semble absent de l’existence de la it-girl, semble uniquement, car en fin de compte la it-girl, comme la blogueuse mode, fait d’être soi un business. Ces jeunes femmes qui jouent avec les codes sociaux, financent leur sourire comme leur apparitions en soirée, n’ont pas nécessairement une beauté ou une plastique parfaite, elles savent, comme les courtisanes qui furent les reines de Paris mettre en valeur leur charme. Elles apprécient, savent s’entourer et montrer les belles choses. N’est ce pas là un certain art de vivre, une façon de transcender sa simple et triviale existence ? La it-girl serait-elle le pur symptôme d’une culture à l’américaine, où offre, en toute circonstance, une façade de réussite, de fun et de glamour ? Faut-il nécessairement la vouer aux gémonies sur l’autel du féminisme, du sérieux barbant et de la condamnation de toute futilité ?

C’est à leur look qu’on reconnaît les it-girls, et pour leur style irrésistible qu’elles sont célébrées, mais elles peuvent nous paraître aimables : foncièrement ça passe pour de la jalousie de les détester. Elinor Glyn le théorisait déjà : une it-girl digne de ce nom n’est ni méprisable, ni méprisante, le dédain ruine le pouvoir magnétique du IT.

Ainsi, l’on ne croise pas notre it-girl à une it-party, on a toutes les chances de la voir à un gala de charité. La philanthropie est l’autre fond de commerce de la it-girl : quand on est connue pour rien d’autre que pour être soi ou pour l’argent de ses parents, légitime de se donner bonne conscience dans ce genre d’institution. Être une it-girl, alors c’est, avoir du style mais aussi être très sociable, sympa, savoir s’amuser et discuter avec les gens. Est-ce moins bien que savoir résoudre le théorème de Fermat ou savoir poser une perfusion ? La it-girl n’est pas un produit de notre culture si étonnant quand on considère que la réussite, c’est être désirable, populaire, visible, bref… connu voire aimé.

Problème : peut-on imaginer pour autant être heureux et bien dans sa peau quand on focalise tant sur soi, quand on ne dispose pas d’une minute de répit, quand il n’y a plus de silence ni de privé ? Au lieu de grandir, s’épanouir, vieillir, la it-girl prend la pose devant des photocall. Les adolescentes, elles, s’observent devant leur webcam, snapchattent avec frénésie, sourient à des appareils photos numériques, à des fêtes, à des dîners, en vacances, juste pour rien, entre copines, pour rigoler, devant un hamburger, comme ça pour se montrer… est-il encore possible de se construire sans manque, quand, puisqu’on est it, on serait tout ?

Charmante vacuité, le phénomène it-girl, qui oscille sans doute entre art de vivre mondain et édification névrosée de l’ego et du superficiel, en dit long sur notre propre regard sur la féminité. Envoûtés par ses charmes et sa personnalité vibrante, on ne peut s’empêcher de regarder vivre avec passion les it-girls, celles d’Hollywood ou de notre quotidien, car si elles n’ont qu’une qualité, c’est bien, en excitant le désir, de rendre fiévreux ce vieux monde vermoulu, où l’on s’ennuyait avant qu’elles débarquent dans le paysage.

Références
The popular girl, Fiztgerald ; It, Badger (1927) ; Poor Little Rich Girl, Andy Warhol (1965) ; Ciao! Manhattan, Palmer & Weisman (1972) ; Edie: Factory Girl, Finkelstein & Dalton

Publié le 20 février 2012, dans Bouillon De Culture, Ciné, Tropes féminins au cinéma, et tagué , , , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 5 Commentaires.

  1. Merci pour vos commentaires ! J’ai effectivement essayé de prendre un angle et de pas juste tacler la it-girl, en essayant de lui trouver un truc attachant ! Devenir emblématique d’une époque, ou du désir d’une époque, ce n’est pas rien !

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  2. J’ai beaucoup aimé la petite allusion à Spinoza (pour une fois que je comprends une des références littéraires, moi !)
    Vraiment très intéressant, enrichissant cet article. Et il représente énormément de boulot !

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  3. Très bon article, vraiment ! C’est très enrichissant et donne vraiment à réfléchir.

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  4. Article intéressant sur un sujet qui ne l’est pas vraiment ! Moi j’arrive vraiment pas à trouver une qualité à la it girl, même pas d’être « belle » ou « cool ». Si elle ne sait rien faire de ses dix doigts ou n’a pas au moins un sens épineux de la provocation (au moins ça) elle me laisse de marbre.

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  5. Super article.. ça me donne envie de rerevoir Factory Girl tiens.

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