A découvrir absolument : Chokebore

Deux éléments sont constitutifs de tout article sur Chokebore (y compris celui-ci) :
1) ses membres sont originaires de Honolulu, ce petit bled plutôt ensoleillé
2) ils avait été choisi par Kurt Cobain himself pour ouvrir lors de la dernière tournée de Nirvana, celle qui suivait la sortie de In Utero en 1993.

Qu’ils viennent de Hawaï est à la limite assez étonnant pour être souligné : puisque leur musique déchirante au possible contraste avec les palmiers-ciel bleu qu’on associe à leur région natale, qu’ils aient été, à un moment, le groupe chouchou du leader de Nirvana, ne fera que confirmer leur son distinctif, très proche de la détresse, et tellement nécessaire. Troy Von Balthazar raconte qu’ils se sont connus par des amis communs et qu’il a su qu’il s’entendrait avec Kurt, lorsqu’en passant chez lui à Seattle, il a vu un MTV Videomusic Awards servir de… cale-porte. Si Chokebore peut revendiquer une ascendance pour le moins respectable, ils en demeurent pour autant singulièrement peu connu ou oublié… Et pourtant…

copyright : Dave In Paris

5 albums au compteur, et un EP sorti récemment, ont suffit à faire de Chokebore un groupe incontournable pour ses fans (souvent transis, hautement émotionnels et peu enclins, tout comme le groupe, à célébrer la quotidienneté désespérante). Plus crade et loud que Nirvana, mais plus mélodique que Fugazi, les mecs de Chokebore ont des chansons imparables. Et, ce qui ne gâche rien, il n’y a, sur chacun des disques, pas grand chose à jeter – Chokebore livre des disques maladivement, viscéralement beaux, tout simplement. Ne sélectionner que quelques chansons « représentatives » est d’ailleurs difficile, même si, de A taste for bitters à It’s A miracle, et, Falls Best sorti il y a une quinzaine de jours, Chokebore a évolué, car il y a indéniablement un « son chokebore » qui traverse tous leurs disques : quelque chose de puissant, dépressif et mélancolique, la bande son de rêve pour passer l’automne, ou tout simplement quand ça ne va pas vraiment, et qu’on ne voit pas pour quelle raison, férocement idiote, ça pourrait aller mieux.

 

Je ne pourrais pas même vous conseiller, des trois albums majeurs, l’un plutôt que l’autre, je les aime tous. Black Black, sorti en 1998, suprêmement déchirant, est, comme l’indique son titre, un summum de tristesse. Plutôt très tortueux, il contient les magnifiques et évidents Perfect Date, Valentine, Alaska : sainte trinité à écouter aussi fort que possible. It’s A Miracle, qui lui succède en 2002, s’ouvre sur Ciao L.A., au rif presque complaisant tellement il fonctionne bien, et dès la première piste on sait que Chokebore va faire un sans faute. Album plus léché, It’s A Miracle est en apparence plus soigné, les chansons se rallongent, un peu moins de guitare rageuse, un peu plus de titres lents et mélancolique et à la pureté saisissante, mais au fond, aucun signe d’assagissement en vue : le miraculeux It’s A Miracle est toujours aussi bouleversant, veine pop dramatique, et tant mieux. Quand on lance un disque de Chokebore on ne sait jamais trop où il va nous mener mais on sait que l’atterrissage va être rude : les mélodies sont si tristes qu’elles confinent au désespoir, les frère Kroll, TVB et Christian Izzo vont d’une pédale de distorsion à l’autre, les guitares dérapent, c’est dissonant et malsain, bref c’est la vie.

 

J’accorderai peut-être une longueur d’avance à A Taste For Bitters, le 3ème album sorti en 1996, hypertriste, mais extrêmement énergique, traversé par l’inébranlable innocence d’un groupe qui sent le bon mal-être honnête, un truc urgent, complètement dépressif, mais TELLEMENT BON, trop nocif pour être recommandable. Il y a donc une unité assez franche entre tous les disques, à laquelle les membres du groupe tiennent beaucoup : de retour dans les studios ils se sont appliqués à « faire du Chokebore », et ont donc évité l’écueil de tant de groupes lorsqu’ils se reforment : produire un disque pas du tout intéressant, creux et vide. Au contraire, Falls Best est une réussite, Lawsuit, qui ouvre l’EP, donne des frissons : 1ère nouvelle chanson depuis près de 10 ans, c’est comme retrouver un vieil ami dont vous attendiez avec impatience des nouvelles, Chokebore le sait et est à la hauteur, preuve en est la face B, et son lancinant Defenders

Bref, Chokebore a son propre son, un son très lourd, porté par Troy Von Balthazar : un écorché vif qui semble toujours égaré, en marge, pas tout à fait parmi ses contemporains. Dans sa bio sur facebook, on lit que pour se garantir, comme Troy, d’une intégrité exemplaire, il faut faire un choix. Un choix entre la musique, et tout le reste : une famille, une adresse permanente, une stabilité… Troy, et je l’en remercie personnellement, a choisi le rock. Il est toujours entre deux apparts, deux maisons dans des endroits reculés, deux clubs en Europe, où il a élu domicile – et l’Europe lui rend bien : Chokebore est un des seuls groupes américains, qui, quand il fait une tournée en France ne va pas qu’à Paris. Ils vont à Caen, et St-Etienne, Hérouville Saint Clair (non n’insistez pas, je ne sais même pas où c’est)… Où qu’il soit, comme un « clochard céleste », il aura sa guitare et de quoi écrire. Son mode d’être, tout simplement, le seul qui rende la vie supportable. Si ses mélodies sont complètement poignantes, qu’on rêverait toutes que quelqu’un nous écrive Valentine, Little dream (en fait à propos de l’acte d’écrire, mais ça marcherait aussi pour une fille), You’re the sunshine of my life, les paroles ne sont pas en reste, Troy Von Balthazar sait absolument tout exprimer des histoires d’amour qui débutent, en fin de vie, et ses chansons sont la bande son parfaite quand on vit… un peu trop fort – et il en va de même pour ses albums solos, inventifs et magnifiques.

Lorsque Chokebore s’est reformé après un hiatus de 8 ans en février dernier, j’ai pris ma place pour les voir à la Maroquinerie sans hésitation : je n’espérais pas les voir un jour, ayant découvert le groupe, évidemment, en plein pendant leur pause. Lorsque j’ai su qu’ils sortaient un nouveau disque, je comptais mentalement les jours qui me séparaient de la sortie de ce vynil. Ils repassaient cette semaine à Paris, à la Machine du Moulin Rouge et c’était un de ces concerts magiques où tout simplement tout le monde est heureux d’être là, où chaque titre, des plus vieux aux plus récents sont accueillis par les cris, de joie, d’exultation, de soulagement, où l’on a l’impression de… respirer enfin. Quand ils quittent la salle à la fin du set, sur Narrow, je voudrais que la pause avant le rappel dure encore un peu plus longtemps, juste pour prolonger ce moment, car je sais d’avance que l’attente sera longue, beaucoup trop longue, avant le prochain concert. Ils termineront sur A Taste For Bitters, et pourtant, on a de loin pas de quoi être amer.

Copyright : Pauline Froidure

Publié le 5 novembre 2011, dans Day By Day. Bookmarquez ce permalien. 3 Commentaires.

  1. Alors j’ai pas encore vu les vidéos qui sont interdites là où je suis (donc pas encore entendu Chokebore : ouh la la) mais j’ai enfin lu ton article, et donc : Chokebore, c’est déprimant, triste, mélancolique, foncièrement noir ET jouissif ? Je suis curieuse.

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  2. Merci de m’avoir fait découvrir ce groupe, Grey !

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