The Artist : du neuf avec du vieux

Qui aurait pu dire un jour que Jean Dujardin allait gagner un prix d’interprétation masculine à Cannes dans un film muet en noir et blanc, le tout en 2011 ?

La vie est pleine de surprises quand même.

Jean Dujardin et Bérénice Bejo

Alors quelles sont les raisons qui pourraient vous pousser vous, jeune femme née au milieu des années 90, n’ayant connu du cinéma que le parlant, la couleur et le numérique, vous connectant à internet tous les soirs où vous avez accès à toutes les données de la planète, collée toute la journée à votre smartphone dont les applications vous machent quotidiennement le travail, hein ? Challenge accepted.

The Artist est un projet de longue date de Michel Hazanavicius : fan de films d’époque, il avait d’abord pensé écrire un polar dans la plus pure tradition des films d’espionnage des années 30. Seulement voilà : Hazanavicius avait déja écrit deux films d’espionnage (les OSS 117) et ne pouvait se résoudre à proposer toujours le même role à son acteur désormais fétiche Jean Dujardin. Persuadé que lui et Bérénice Béjo serait le tandem idéal pour son projet, le réalisateur écrivit donc un film en fonction de ces deux comédiens. S’ils avaient refusé le film, le scénario aurait pris une toute autre tournure… Et un film écrit sur mesure pour ses acteurs, c’est suffisamment rare pour en parler !

Les deux acteurs nous ont pourtant plus souvent habitué aux comédies légères qu’aux performances : Brice de Nice et The Artist n’ont pas grand chose en commun, et les incartades de Dujardin avec le drame n’ont pas toujours été heureuses (voire le très très raté Contre Enquête). Et pourtant reste toujours la formidable présence de Dujardin, son dévouement total pour les roles qu’il incarne, et l’apparente simplicité avec lesquels il les aborde. Apparente car cette fois la performance est bel et bien là : Dujardin a toujours eu un talent comique naturel mais il fait montre dans The Artist d’une véritable grâce, avec et sans les claquettes. Sans oublier le duo hilarant qu’il partage avec… son chien ! le savant petit Uggy, qui gagna au même titre que son maître un prix d’interprétation : le palm dog. Véridique.

John Goodman

S’il est plus facile de faire pleurer que de faire rire au cinéma, Dujardin ne choisit pas : il navigue entre l’un et l’autre, avec une fluidité et une intensité digne du courage nécessaire pour se lancer dans un tel projet, accompagnant son personnage avec autant d’intensité dans les hauteurs de la gloire que dans les abîmes de la dépression, la classe en plus. Un luxe que peu d’acteur français peuvent de nos jours se payer. A noter aussi, la présence du génial John Goodman, qu’on adore voir s’escrimer aux côtés de nos petits français, un clin d’oeil à ce que le cinéma américain a de meilleurs : des acteurs comiques d’envergures !

Bérénice Bejo

Bérénice Béjo sort quant à elle enfin des seconds roles féminins anecdotiques charmants et oubliés si tôt regardés, trouvant en Peppy Miller un personnage à sa lumineuse hauteur : jeune actrice éperdument amoureuse de son idole,  elle grimpe des marches toujours plus hautes avec une volonté en béton armé, d’une fidélité à toute épreuve, d’une rigueur sans égal, se consacrant avec la plus grande humilité au chef d’oeuvre auquel elle prend part. Bérénice Béjo s’illustre particulièrement dans une scène d’amour dont elle endosse tous les roles (fait unique dans l’histoire du cinéma à ma connaissance), l’un des plus jolis moment de poésie du film, l’une des plus jolies trouvailles d’Hazanavicius. Car ce dernier ne s’est pas contenté d’un hommage à ses souvenirs d’enfant, copie des Chaplin et consorts qu’il aimait tant, comme un hommage moderne qui sentirait pourtant encore la naphtaline : il a fait un film inventif, créatif, époustouflant de simplicité et d’idées merveilleuses.

Jean Dujardin

Hazanavicius transcende le film de genre, nous brise en introduisant le son comme un cri dans un silence cristallin pour nous replonger immédiatement dans un mutisme incompréhensible et pourtant si nécessaire, il réduit les encarts de dialogue au strict minimum, et demande à ses acteurs ce que l’on ne peut demander qu’aux très grands : incarner sans dire. Et la magie opère comme devant Chantons Sous La Pluie, comme devant Un Américain à Paris, comme devant Escale à Hollywood, la lumière est aussi belle qu’à l’époque et le noir et blanc brille de milles nuances. Jean Dujardin et Bérénice Bejo offre ce que Gene Kelly n’a hélas plus pu offrir depuis longtemps : la grâce, l’élégance, le rêve que seules les rues de Warner et Paramount peuvent produire encore.

Les réussites de cette rentrée usent décidément de la même recette : si Nicolas Winding Refn avec Drive avait préféré aux dialogues la mise en scène et les sensations, Hazavanicius mise tout sur l’interprétation, sur l’émotion, sur l’inventivité, en somme : sur l’essentiel. Trêve de blabla, ce film nous prouve que notre cinéma est décidément trop bavard, et ne nous laisse plus qu’une solution : aller voir The Artist mercredi soir.

The Artist, de Michel Hazanavicius, avec Jean Dujardin, Bérénice Bejo et John Goodman, sortie le 12 octobre sur vos écrans.

À propos de Aime Pi

-  C'est  tout  c'que  vous  trouvez  à  dire  ?                                                                                                                                            -  Ouais.  Allez  vous  faire  foutre.

Publié le 11 octobre 2011, dans Bouillon De Culture, Ciné, et tagué , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 8 Commentaires.

  1. Ca m’intéresse de le voir, je trouve que c’est une super idée de refaire un film muet et ça me rappellera surement les films de Charlie Chaplin que j’adorais petite !

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  2. L’article m’a donné envie de le voir! Pour dire, je ne savais même pas qu’il ne sortait que maintenant, j’étais persuadée qu’il était sorti y’a des mois (à cause de ses prix d’interprétations). Du coup, j’espère me trouver les moyens et le temps d’une petite séance dans la semaine.

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  3. Je voudrais le revoir. Je l’ai beaucoup aimé, j’ai pas eu de coup de coeur de fou mais j’ai bien aimé. Le chien m’a fait mourir de rire et j’ai trouvé Bérénice Béjo époustouflante dans son rôle. J’étais aussi sceptique avant d’aller voir le film « bon j’espère que je ne m’ennuierai pas ! » mais finalement pas du tout, ça « passe crème » et les images sont vraiment très belles.

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  4. Ah mais il faut lui laisser une chance. Absolument. Moi je dis cocorico. C’est un film français, et il est fort possible que ce soit le film de l’année, incroyable pour un film français du 21e siècle. Ce n’est pas seulement un pari audacieux, c’est une réussite absolue dans tous les domaines : Hazanavicius joue juste ce qu’il faut sur le décalage comique des époques (oui oui, un film muet en 2011, c’est original, mais ça ne suffit pas) et n’en fait pas du tout un concept ou un leitmotiv. Il a surtout les couilles d’utiliser son format pour raconter une vraie histoire DE cinéma et SUR le cinéma, là où beaucoup se seraient contenter de jouer inlassablement sur la forme culottée. Mieux encore, le film décrit parfaitement comment une révolution technique et artistique dans l’histoire du cinéma (le parlant, donc) mis un terme à des tonnes de grandes carrières du jour au lendemain, en un claquement de doigts. Je lui donnerais presque un crédit historique, à ce film. Bref, c’est très drôle, c’est très émouvant, c’est merveilleux. Pour dire, le seuls films qui m’ont fait sortir du cinéma dans un état comparable, ce sont les derniers Pixar (Là Haut, Wall E, Toy Story 3)

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  5. Je pense un peu pareil que Greta, je suis sceptique à la base mais c’est vrai que c’est couillu ! Le sujet m’intéresse donc je vais sûrement me laisser tenter aussi. En fait j’aime moyennement Dujardin, sauf dans les rôles de comique décalé (dans OSS 117 il m’a fait rire, ce rôle lui va bien en fait), j’ai peur qu’il ne soit pas génial pour le reste mais bon vu ton article je dois lui laisser une chance ^^

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  6. Rien que le pari de faire un film muet en 2011, c’est culotté, et rien que pour ça il m’intéresse. La bande annonce est très belle, mais mes préjugés sur les films français me faisaient avoir peur jusque là. Finalement ce que tu décris a l’air d’un très bon film, alors cette fois ci je vais donner leur chance, ça a l’air vraiment bien.

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