Monidole : R.E.M., la séparation

Ce mois-ci, les 90’s nous hurlent qu’il ne faut pas les oublier : Nevermind fête ses vingt ans, les Red Hot sortent un nouvel album et surtout, R.E.M., qui triompha internationalement en 1991, se sépare. Malgré une fin de carrière franchement tiédasse, l’héritage artistique du groupe géorgien demeure impressionnant. Bilan !

C’était à la fin des années quatre-vingt-dix. Dans une de ces abominables fêtes de village qui traumatisèrent plusieurs générations de gens civilisés et raffinés. Autour de moi, des adultes, non dénués de bon sens, s’extasiaient sur les standards de Police ou de U2, prêchant le bon vieux temps que nous n’avions pas connu, nous, futurs nerds 90’s, qui avions eu le malheur d’échapper au Hair métal, aux claviers Bontempi et aux coupes mulet. Une fois ce dangereux discours terminé, la Danse des canards retentissait et je les voyais bondir les uns vers les autres pour ébaucher une cauchemardesque chorégraphie que ma mémoire a jugé bon d’enfouir dans les abîmes de mon inconscient. Et soudain, au milieu de ce film gore pour mélomane, retentissait une chanson pop, brillante et naïve, un duo de guitare intelligent et jamais bavard, et une voix aussi chaude que brisée, qui semblait dire que, oui, une alternative est possible. Cette chanson, c’est The One I Love, de R.E.M.

Ce qu’incarne R.E.M. dans les années 80, c’est une véritable bouffée d’oxygène dans le paysage musical ambiant. Pas qu’il n’y ait rien à se mettre sous la dent dans la décennie, non, mais R.E.M. est le seul groupe à proposer une musique pop rafraîchissante, maligne, positive et en même temps rigoureusement indépendante. Les héros des 70’s sont largués, le punk est en mode sombre et malsain, les hard rockers font de la musique aussi grasse que leurs cheveux et la pop vire à l’électro-cynisme. On dit souvent que les albums du Velvet Underground se sont très peu vendus, mais que les rares acheteurs ont tous formé des groupes. Indéniablement, cette maxime a été créée pour un groupe comme R.E.M. Mais si Sonic Youth a dû user la galette du destructeur White Light / White Heat, R.E.M. serait plutôt influencé par leur troisième album éponyme, rempli de chansons folk éblouissantes.

On dit aussi, bien souvent, que R.E.M., c’est U2 à visage humain. Il y a de ça. Les irlandais ont vite compris leur potentiel de groupe de stade et ont exploité à mort leurs textes concernés et leur chanteur lyrique jusqu’à devenir, comme chacun sait, LES héros occidentaux qui tendent la main aux crèves-la-faim. R.E.M., au contraire, est resté bien longtemps un groupe confidentiel, et n’a jamais été très à l’aise avec les grands singles fédérateurs, contrairement aux apparences. Oui, beaucoup ne connaissent du groupe que Losing my religion et Everybody Hurts. Et c’est fort dommage, car, loin de représenter le groupe, ces singles souvent mielleux enferment et affadissent leur musique, là où ceux de U2 (genre Sunday Bloody Sunday ou New Year’s Day) rassemblent et illustrent parfaitement l’œuvre de la bande à Bono. Les vrais fans de R.E.M. ne veulent pas vraiment entendre Shiny Happy People : pour décrire ces derniers, disons simplement que des gens comme Kurt Cobain ou les membres de Pavement en font partie. Ce dont U2 ne peut sûrement pas se vanter et pourtant, U2 réclame beaucoup d’amour de ses collègues musiciens (« Oh, nous adorons Eminem. Et les Pixies aussi. Oh, et nous adorons les Black Eye Peas. »)

Taxés d’intellos car loin des projecteurs, c’est leur première partie de carrière qui force le respect des indépendants. Leurs premiers efforts discographiques furent acclamés par la critique, mais furent aussi des succès publics : le million d’exemplaire vendu a très vite été dépassé, bien avant la consécration mondiale de Out of Time. Et pourtant, R.E.M. n’est pas devenu énorme, parce qu’ils ne l’ont pas cherché, cloitrés qu’ils étaient chez IRS Record, jeune maison de disque née en même temps qu’eux. Obtenant confortablement un disque d’or pour leur quatrième opus (Life Rich Pageant) et vendant deux fois plus de leur cinquième (Document), R.E.M. passionne l’Angleterre, toujours avide de sang neuf, et tient en haleine l’Amérique. Leur musique est celle des lycéens du fond de la classe, amoureux des cheerleaders, méprisés par les quaterbacks, écrivant des poèmes naïfs en cachette, mais pas dupes des crétins qui les entourent. Sensibles, originales, mais aussi complexées et réservées, les premières chansons de Michael Stipe et de ses compères sont à leur image. Des cousins outre-Atlantique des Smiths en somme ; les arrangements guitaristiques économes de Peter Buck rappellent ceux du grand Johnny Marr (des Smiths, donc) et leurs engagements facilement moqués dans le milieu rock sont similaires (Michael Stipe et Morrissey sont deux grand défenseurs de la cause animale, doublés de végétariens incorruptibles…)

Cet engagement politique et humanitaire, il apparait en force sur Document, album de 1987, année où règne encore le président Reagan. Franc succès mais toujours confidentiel, le disque marque en même temps les prémices du R.E.M. à venir : électrique, grand public, fédérateur. Il y a aussi dans Document ce soupçon d’audace qu’il semblait manquer aux premiers efforts : le disque est à la fois plus intense et amusant, comme cette petite bombe culte, hymne du collège rock underground pour l’éternité. J’en oublie de citer son titre : It’s The End Of The World As We Know It. Stipe, survolté, signe un texte admirable qu’il déclame à une vitesse fulgurante, quelque part entre Bob Dylan et Run DMC. Lenny Bruce et Lester Bangs sont cités, comme pour attester de l’intégrité rock du gang, et lorsque le refrain entêtant et ironique surgit, nos oreilles sont en orbite. Le pied.

C’est ainsi que R.E.M. acquit son statut de groupe indépendant culte. En vendant des tonnes de disques sans le hurler sur tous les toits. Green débarque tout à la fin des années 80, c’est une excellente collection de chansons pop avec de très grands moments (Orange Crush sur la guerre du Viet Nam, World Leader Pretend, le très rock Turn You Inside out et I Remember California et son riff guitare / basse scotchant). Mais voilà, Green fonctionne encore à plein régime, et les lois du marché reprennent toujours le dessus. Sauf que pour R.E.M., le succès mondial n’a pas eu d’effet négatif immédiat sur la qualité de la musique. Soit, Out Of Time, qui explose avec Losing My Religion en boucle sur MTV, n’est pas un album incontournable, trop gentillet pour rester dans les mémoires. Oui, bon, personne n’a oublié Losing My Religion, LE plus gros succès du groupe, que vous entendrez une fois sur deux en vous branchant sur RTL2, et dont Michael Stipe aurait dit, non sans humour, qu’ils avaient essayé de faire une chanson d’amour encore plus idiote que Every Breathe You Take. Les doutes sont permis. Il y a d’autres très bonnes choses dans cet album, comme la très sombre Low et la magnifique Country Feedback, mais il y a aussi des trucs très énervant comme ce Shiny Happy People, single à niaiserie ironique et brise crâne avec la chanteuse des B-52’s.

A cette époque, ne cherchez pas, les fans hardcore ont déserté. Tant pis pour eux. Parce que Automatic For The People, le suivant, est un chef d’œuvre, et il est une des principales raisons d’être de cet article. C’est simple, l’album s’ouvre sur Drive, et celle-ci s’impose déjà comme la plus belle chanson que R.E.M. ait enregistré jusqu’alors. Comme ça, direct, la claque. Album principalement acoustique, AFTP rappelle la démarche folk de Bruce Sprinsteen au début des années 80, qui aboutit sur son immense Nebraska (ne me laissez pas parler de Nebraska, je ne vais plus m’arrêter). Bref, ce disque, c’est du bonheur en barre, de la beauté à l’état pur, c’est un joyau. Il n’y a qu’à voir le clip de Everybody Hurts, d’une très grande beauté visuelle et d’une rare profondeur, et se dire qu’il s’agit du titre le plus faible de l’album. Voilà le niveau ! Après il faut entendre Monty’s Got A Raw Deal, Sweetness Follows, Star Me Kitten… Et bondir sur Ignoreland (“The paper’s terrified to report anything that isn’t handed on a presidential spoon, I’m just profoundly frustrated by all this, so fuck you man !”) et s’émerveiller sur Man On The Moon, hommage au comique américain subversif Andy Kaufman, et pleurer sur le dyptique final, Nightswimming et Find The River.

Monster nait au milieu des années 90, lorsque le rock vit une profonde crise existentielle, la faute à MTV, la faute à la mort d’icônes (Kurt Cobain et River Phoenix) victimes du génocide show bizz / drogues. Monster tranche radicalement avec son prédécesseur : très grunge dans l’esprit, l’album est à mettre en parallèle avec le One Hot Minute des Red Hot Chili Peppers, car ils témoignent, de façons différentes, du malaise de l’époque. Les guitares folk et le parti pris acoustique sont mis au placard : tout dans Monster est électrique, presque crade, à l’exception de trois ballades (I Don’t Sleep I Dream, Strange Currencies, quasi remake musical de Everybody Hurts, et Tongue). What’s The Frequency Kenneth ouvre l’album de manière fulgurante (le titre est une allusion à une phrase qui aurait été adressée au journaliste de CBS Dan Rather lors d’une violente agression physique) et le reste est d’un même acabit, d’un sarcasme constant (Star 69, King Of Comedy, Circus Envy) tout en donnant l’envie constante de bouger la tête en rythme. Au milieu de cet intense déluge sonore se trouve un titre hors normes, malade, monstrueux, justement : Let Me In. Une simple guitare électrique distordue comme pas permis, proche de My Bloody Valentine, pas de batterie, et la voix affectée de Michael Stipe : « I had a mind to try to stop you, let me in. Let me in. I’ve got tar on my feet, and I can see all the birds look down and laugh at me” (“J’ai pensé à essayer de t’en empêcher. Laisses moi entrer. Mais j’ai les pieds dans le goudron, et je vois des oiseaux qui me regardent et qui se moquent »). Cette chanson a été écrite pour Kurt Cobain. Suit New Adventures In Hi-Fi, disque sympa mais routinier, où il faut quand même indiquer que le groupe s’offre un duo de luxe avec leur idole n°1, Patti Smith, sur E-Bow The Letter. Apparemment destiné à River Phoenix (on trouve, sur la pochette du single, tout comme sur celle de Monster, les mots « for River ») le titre est bouleversant. Sur les couplets, Michael Stipe déclame les mots de cette lettre jamais envoyée, des mots de regret, d’inquiétude, de tristesse, et Patti Smith guérit toutes les blessures sur le refrain, usant de sa voix la plus douce et rassurante, une figure quasiment maternelle. L’album vaut le coup rien que pour celle-là, même s’il serait idiot de passer à côté de How The West Was Won, Electrolite, So Fast So Numb

Thom Yorke, ami et fan de longue date de R.E.M., qui accompagna le groupe en concert pour remplacer Patti sur E-Bow, demanda un jour à Michael Stipe comment celui-ci faisait pour échapper à la pression du business musical. Stipe, vieux sage pop sur qui aucune perversion rock ne semble avoir d’emprise, lui répondit ceci «Ferme les yeux, et dis-toi simplement que tu n’es pas là. Je ne suis pas là, ceci n’est pas en train d’arriver ». Cette discussion inspira le 4e titre du révolutionnaire Kid A des anglais névrosés, How To Disappear Completely, pour beaucoup une des plus belles chansons de Radiohead. Kid A est une bombe à l’époque, car Radiohead ose abandonner une recette inratable (pop intelligente, guitares accrocheuses, chanteur écorché vif) pour se consacrer aux machines, aux boites à rythme, aux samples. L’album est un incroyable succès. Pourtant, c’est bien R.E.M. qui ébaucha cette démarche qualifiée de « suicide commercial », avec leur dernier album inspiré datant de 1997 : Up. A l’époque, Bill Berry, batteur du premier jour, quitte le groupe suite à des problèmes de santé et une indéniable lassitude. Au lieu de retrouver un batteur, R.E.M. adopte la démarche Radiohead et décide d’utiliser une boite à rythme, obligeant ainsi le groupe à ruser sur les compositions, les textures, à évoluer. Pari gagnant : l’album est excellent, les critiques sont décontenancés, le public aussi, et R.E.M. prouve que, presque 20 ans après les débuts du groupe, ils sont capables de surprendre. Une fois de plus ici, c’est le single Daysleeper qui constitue le moment le moins intéressant de l’album, mais le reste est merveilleux : Airportman semble être la parfaite illustration musicale d’un doux rêve, Lotus est l’impeccable alibi rock sarcastique et sautillant, Suspiscion est une très grande ballade, Hope est juste incroyable, entre Suicide et Lou Reed, At My Most Beautiful, qui situe parfaitement la limite entre niaiserie et romantisme, You’re In The Air, l’angoissante Walk Unafraid, la tristesse magique de Why Not Smile, et voilà, arrêtez-moi, je m’apprête à citer tout l’album… Bien plus lumineux qu’un Radiohead seconde période, Up est à écouter au réveil, pour une journée élégiaque.

Après ce dernier effort courageux, plus rien n’a jamais été pareil… Déjà, à partir de New Adventures In Hi Fi, le public a commencé à se désintéresser, et les ventes à chuter. R.E.M. sortira encore quatre albums (Reveal, Around The Sun, Accelerate, Collapse Into Now) qui se révèleront sans éclats. R.E.M. n’a jamais vraiment sorti d’album réellement honteux, loin de là, mais la fin de carrière du groupe sent la routine à plein nez, c’est la musique d’un groupe qui, s’il reste sincère, n’a plus grand-chose à dire. On croisera souvent Michael Stipe au moindre rassemblement démocrate, fustigeant Bush, la guerre en Irak, tout le bordel… Mais musicalement, et les ventes s’en ressentent, ce n’est plus ça. Restent quelques singles sympas pour les radios (Imitation Of Life, All The Way To Reno, Leaving New York, Bad Day) et The Great Beyond, une participation bof à la B.O. de l’excellent biopic d’Andy Kauffman réalisé par Milos Forman avec Jim Carrey, Man On The Moon, oui, comme la chanson, évidemment comme la chanson. R.E.M. se sont donc séparés la semaine dernière car ensemble, ils avaient fait le tour de la question, et parce que ce sont d’honnêtes gens, dans la mesure où ce métier le permet, qui n’iront pas voler du pognon en échange d’albums démotivés. Il ne reste plus qu’à souhaiter que les carrières de chacun décollent en solo, qu’elles soient musicales, ou qui sait, cinématographiques, littéraires, politiques, administratives. Parce qu’on les aime vraiment bien, ces gens-là.

Publié le 7 octobre 2011, dans Monidole, Musique, et tagué , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 7 Commentaires.

  1. Article génial. Cela dit.

    J'aime

  2. « Everybody hurts » est une chanson sur la dépression. un chef d’oeuvre.

    J'aime

  3. Classe ! THANKS !

    J'aime

  4. Haha moi aussi j’adore Imitation of life et Shiny Happy People :p

    Ton article DECHIRE (comme d’habitude !), et j’avoue que de REM je ne connais que les tubes, mais là ça m’a vraiment donné envie d’écouter tout le reste, soit les meilleures apparemment (et je n’en doute pas… « Everybody Hurts » m’a toujours fait monstrueusement chier) ! D’autant plus que les références que tu cites sont des références de malade. Donc merci !! J’écoute ça ce soir :p

    J'aime

    • Merci Thunder… Fonce sur la disco, d’après moi, quasiment tout est bon jusqu’à la fin des 90’s (je reconnais une préférence pour les années 90, Automatic For The People, quoi)

      J'aime

  5. AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH !!! R.E.M. !

    A16 ans je prenais la tête de tout le monde en leur disant que ma chanson préférée, c’était Let Me In, et aujourd’hui c’est toujours pareil ! Et ce qui n’a pas changé non plus : personne ne la connait bordel ! C’est un scandale !

    Donc j’ai pleuré rien qu’en lisant ce que tu écrivais dessus (encore une victoire de canard) et R.E.M. c’est vraiment le premier groupe que j’ai choisi en mon ame et conscience, sans influence, et qui a déterminé mes gouts musicaux par la suite. C’est le premier groupe que j’ai aimé passionnément, du coup c’est comme un premier amour, ça ne passera jamais ! Effectivement les derniers albums étaient tiédasses, mais il y a toujours au moins une super belle chanson à en tirer (j’adore Leaving New York et Imitation of life). Et j’adore Shiny Happy People aussi, et j’aime sautiller dessus, et je t’emmerde ! Voilà !

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :