Masturbation féminine : le grand tabou

Illustration de Kunisada Utagawa

Se branler, se pougner, faire cracher popole, faire le cinq contre un, se taper une queue, la veuve poignée, faire pleurer la mariée… Tellement d’expressions pour parler de la masturbation masculine et si peu pour la masturbation féminine. A croire que le monde tourne autour d’un seul axe : le chibre de ses messieurs (allez, on va faire comme si ça n’était pas vrai).

– Mais comment ça masturbation féminine ? Les femmes se masturbent donc ?

– Eh oui. Comme les hommes, les chimpanzés et les dauphins.

– Oh les salopes.

Salopes, obsédées, folles du cul, confessez qu’il vous arrive de vous masturber et plutôt qu’une tape dans le dos vous aurez surement droit à une réputation de chaudasse dont toute femme se passerait bien. Et si les hommes ont tôt fait de vous regarder d’un œil lubrique à l’idée de vous, vous masturbant acrobatiquement telle Natalie Portman dans Black Swan, les autres femmes, vos compatriotes, vous jugeront d’un œil sévère, et pour peu qu’elles n’aient jamais réussi à se faire jouir toute seule (ou tout court) vous fuieront comme la peste, persuadées que vous êtes une perverse prête à tout pour attirer les convoitises.

Est ce que j’exagère ? Oui, un peu. La société a évolué et les femmes peuvent avoir une sexualité débridée sans forcément passer pour une prostitué. Mais honnêtement pas tant que ça : alors que nous sommes passés en moins d’un siècle d’une société du tabou ultime où le sexe devait uniquement être consacré à la procréation, à une société où la femme se doit d’être multi orgasmique, combien d’entre nous ressentent encore une culpabilité sous jacente (même si conscientes qu’il n’y en a pas lieu) quand nous nous masturbons ? Combien d’entre nous avons pris, petites, une tape sur la main accompagnée d’un sévère « Touche pas c’est sale » ? Combien d’entre nous avons subi le regard réprobateur d’une amie à la simple évocation du sujet ? Combien d’entre nous avons essayé, mais abandonné, au bout de 15 minutes de recueillement devant la tombe cuisante de l’orgasme inconnu ? Pire : combien d’entre nous n’avons jamais essayé, encore et toujours prises dans l’étau de la religion, du machisme, de la soit disant bienséance ?

Si les hommes peuvent fanfaronner entre eux à l’idée du sujet de leur dernière branlette à loisir sans qu’on ne les taxe de pathologiques, si les plus jeunes d’entre eux font ça en groupe devant le dernier opus de Katsuni, s’échangeant leurs meilleures techniques, les femmes, pour la plupart, n’en parlent pas, ou si peu, même dans l’intimité de la confession. Car bien que nous ayons quitté le siècle des lumières pendant lequel on passait des gants de torture aux petits enfants pour qu’ils évitent de se toucher, si le temps où la masturbation était considérée comme une fuite de toute matière, grise ou non, est heureusement révolu, la masturbation féminine demeure un tabou. Dans notre société où on critique à corps et à cris la bourka mais où on est toujours pas capable de donner le même salaire aux deux sexes à travail égal, les femmes, si elles ont une sexualité, doivent la garder pour elles. Si par hasard elles avaient envie d’en parler, mieux vaudrait qu’elles soient actrice porno. Ou en tous cas qu’elles couchent avec tous ceux qui voudraient bien. Ce serait plus poli.

Gants en cuir anti-masturbatoires

Qu’on se le dise : une femme qui se touche prend la liberté de son plaisir et le contrôle par ailleurs de son corps. Une femme qui se touche a le pouvoir, et peut même, dans la tête des moins évolués, se passer de pénétration, et castrer l’homme par la même occasion. Combien de sociétés coupent le gland de leurs garçons peu après la naissance pour les empêcher de se procurer du plaisir seuls ? Aucune. Les femmes, par contre, ont la grande chance de pouvoir bénéficier de ce délice qu’est l’excision dans certaines contrées. Difficile en effet pour certains d’accepter qu’un organe si discret soit le seul dans le corps humain consacré uniquement au plaisir et n’ayant aucune autre fonction que le plaisir de sa propriétaire. Difficile également d’accepter que ce bouton mystérieux ne fonctionne pas comme un buzzer : si des tonnes de patience, de générosité et d’attention sont requises pour le faire fonctionner, encore faut il savoir que la partie émergée du clitoris cache une partie immergée, pouvant faire jusqu’à 12cm et encerclant le vagin tel des jambes amoureuses autour d’un buste désiré de part en part. Difficile enfin d’avaler que l’orgasme vaginal est, lui aussi, du à ce merveilleux bouton qu’est le clitoris et que les va et viens ne sont pas toujours grand chose à côté d’un frottement bien placé.

Allez expliquer aux sauvages qui imposent ces pratiques abjectes que l’orgasme féminin est multiple, qu’il y en a autant que de femmes et qu’ils auront beau nous couper tout ce qui dépasse, le cerveau reste notre organe sexuel principal ?

En parlant de cerveau, et selon une enquête INSERM de 2006, les femmes les plus diplômées seraient aussi les plus à même de se masturber. De là à considérer que l’harmonie sexuelle passerait par l’éducation, il n’y a qu’un pas… Que je franchirai allégrement en donnant l’exemple, et en énonçant les cinq règles élémentaires d’une bonne masturbation féminine… IIIIIIIIIIIIINNNNNNNNN EH NON ! ERREUR ! IL N’Y A PAS DE REGLES !

Chaque fille est différente et a une sexualité (avec moi) : différente. L’important est d’être à l’écoute de son corps, de prendre le temps de l’écouter en tous cas, de se concentrer sur son plaisir et de surtout lacher prise – ce dernier point étant je ne vous le cache pas, le plus compliqué : se débarrasser de sa morale, de sa famille, de sa foi, de son manque de confiance en soi, tout ça pour éventuellement jouir, ça a intérêt de valoir le coup – je vous rassure, la plupart du temps : oui. Pourquoi la plupart du temps ? Parce que l’orgasme lui aussi est fluctuant : au bout de longues minutes d’excitation incroyable l’orgasme peut être décevant, comme hyper fort au terme de quelques caresses et d’une journée éreintante. C’est la magie de l’orgasme féminin : être une femme, c’est chiant, mais quand on maitrise un peu, les mecs nous envient drôlement.

Dites vous simplement que si vous ne parvenez pas à vous faire jouir toute seule, si vous ne maitrisez pas votre propre mode d’emploi, vous aurez forcément plus de mal à jouir avec quelqu’un d’autre. Le mythe du prince charmant, s’il a pris quelques gnons dans la tête, sévit toujours dans la vie sexuelle des femmes : on attend toujours celui qui, en ne se doutant pas que celui qui, c’est soi même.

« Ce n’est pas sale » comme disait le doc (mais lavez vous les mains avant quand même c’est mieux), « c’est de l’aspirine et du prozac à porté de main » comme disent d’autres, c’est enfin la manière la plus facile de se connaitre et de s’accepter telle que l’on est au plus profond de soi.

Dites vous que les fœtus, dans les ventres de leurs mamans, se pougnent tranquillement sans que personne n’y trouvent rien à redire. Pourquoi pas vous ?

Echographie d'un foetus de 36 semaines en érection

Pour finir je vous recommanderai la source de cet article, qui m’a donné envie de parler de ce plaisir encore si tabou à tord : Les Branleuses, le documentaire de la photographe Frédérique Barraja, qui, après avoir traversé une période difficile, décidait de se pencher sur le cas Masturbation pour la première fois à 33 ans. Si vous avez l’occasion de le télécharger ou de le voir, je vous le recommande chaudement.

Publié le 21 août 2011, dans Société, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. 6 Commentaires.

  1. Cette année en cours d’éthique on a parlé masturbation, et c’est complètement maboule de lire les traités, médicaux, du 17ème sur le sujet (homme et femme confondus). Et Kant n’avait pas de mot assez dur pour condamner la masturbation, qu’il appelle « la souillure de soi-même par la volupté » et valider le tabou qui l’entoure. Pour « le grand esprit qu’il est », il a d’ailleurs une argumentation complètement circulaire : puisqu’on ressent une gène à en parler, c’est évidemment honteux, parce que c’est honteux, on répugne évidemment à en parler, ergo, la masturbation est un vice moral pire même que le suicide (dont on peut parler, et qui requiert du courage, par rapport à la masturbation!). Dans Métaphysique des Moeurs on lit : « qu’un tel usage contre nature de ses facultés sexuelles constitue une atteinte au devoirs envers soi même qui contredit assurément au plus haut degré à la moralité, cela saute aux yeux de chacun dès qu’il y pense et suscite une si forte aversion vis-à-vis de cette pensée que le simple fait de désigner un tel vice par son vrai nom est tenu pour immoral ».

    Moi j’ai toujours adoré, tout simplement, la polysémie du nom « branleur », ça dit tout!

    Ensuite personnellement, peut-être sont-ce mes fréquentations, mais j’ai jamais ressenti un tabou plus grand envers la masturbation féminine que masculine, j’ai l’impression que dans un cas comme dans l’autre, on n’en fait pas un sujet de conversation et on garde, souvent, ça pour soi, pas nécessairement par honte, mais parce que ça n’a rien d’un accomplissement ou, tout simplement d’une pratique sur laquelle il y a beaucoup à échanger (j’ai jamais surpris une de ces discussions « de mec » qui ferait rougir une non-initiée!). Ce qui fait que j’en ai jamais eu une image négative. Ni très positive, juste : c’est un fait. Mais c’est sûr que dans d’autres cultures et dans d’autres contrées, il y a encore des interdits scandaleux, qui renvoient clairement à une haine de la femme.

    Je chercherai ton documentaire!!

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    • J’ai lu tout ce dont tu parles, c’était assez incroyable de lire les écrits de médecins de l’époque (pas si lointaine en plus) qui t’expliquaient comme des faits avérés qu’hommes et femmes confondus se vidaient littéralement de leur substance en se masturbant, et que gacher le sperme (ou toute autre sécrétion en fait) c’était gacher son énergie profonde… Que laisser se masturber les enfants c’était les condamner à la dégénérescence en somme… OUI. ABSOLUMENT.
      Et pour ce qui est du tabou, ça rejoint le sondage de l’inserm en fait : plus une population est diplomée, moins le tabou demeure. Et comme tu es dans un milieu plutot très étudiant (qui plus est de longues études) je comprends que tu n’ais pas trop été confrontée au tabou (ni aux conversations de vestiaire, mais ça moi non plus je n’y ai pas été confrontée).
      En fait quand j’ai vu certains témoignages dans le docu, ça a fait écho en moi : je devais avoir 17 ans et je parlais de cul avec ma meilleure amie de l’époque, mais très gentiment, et puis j’ai innocemment abordé le sujet de la masturbation, je n’y ai même fait qu’allusion : je me pris un regard choqué, un rire nerveux et un « oh non pas de ça chez moi ! ». Je me suis sentie super humiliée, limite sale. Et c’est ça qui m’a donné envie d’écrire l’article, parce qu’entre mec je crois que cela n’arrive pas.

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  2. Alors je tiens à dire à quel point je suis contente que ce sujet soit abordé! Personnellement, je n’ai jamais eu aucun pb avec la masturbation ayant eu justement une bonne éducation sur le sujet grâce à mes parents avec qui on peut parler de sexualité sans tabou… et c’est en arrivant à la fac que j’ai découvert que ben pour les autres filles, c’était pas forcément le cas! Je me souviens de mes amies complètement traumatisées par le sujet… c’était vraiment difficile.
    En tout cas, je trouve que tu abordes le sujet de façon très pertinente et décomplexée! Merci!

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  3. Ce premier article sur la sexualité est très réussi, congratulations! C’est en effet bien écrit, ça se voit que tu t’es renseignée sur le sujet.

    Flippant le gant anti-pougne.

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  4. Honnêtement, je pense que c’est ton meilleur article niveau style et tout ça ! Il est informatif, tout en étant décoinçant sans prendre ça trop à la blague ni de façon dérisoire !
    Bref, article très bien écrit, sujet très bien traité et très juste !

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  1. Pingback: Qui es tu, toi qui nous lis ? « Glory Box

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