On ne joue plus : Patrick Dewaere dans Série Noire

Frank Poupart n’est qu’un médiocre VRP, un baratineur de première qui parvient difficilement à boucler les fins de mois. Coutumier de l’entourloupe, il roule constamment son boss et ses clients qui, pour ainsi dire, ne méritent pas mieux. Car tout est laid autour de Poupart, les rues, les immeubles, les appartements, les gens. Il vit dans la plus sinistre banlieue que l’on puisse imaginer, avec une femme qui se force à l’aimer (Myriam Boyer), mais qui ne tardera pas à se barrer.

Et c’est seul que Poupart va se mettre à disjoncter. On le sent pourtant rêveur, rigolard, presque jovial, le Frank, on lui trouverait même une âme d’artiste. Mais que voulez vous, ce pauvre branque n’a simplement pas fait un seul bon choix de toute sa vie.

Patrick Dewaere

You know, it’s called : bad luck.

Alors sans personne pour tenter de canaliser son esprit fêlé, Poupart va dériver. Ses entourloupes deviennent des bobards insensés, ses délires se transforment en complots pervers et ses magouilles se changent en meurtres sordides, « parmi les plus débiles qu’on ait jamais connus ». Tout ça pour une jeune prostituée au mutisme crispant (Marie Trintignant), que Poupart va se mettre en tête de sauver, tel un Travis Bickle massacrant des maquereaux pour voler au secours d’Iris. Mais Poupart fait tout de travers : il n’a ni le sang froid ni la précision psychotique du héros de Taxi Driver. Et, en France, on n’a pas pour habitude de glorifier des assassins, qu’elles qu’en soient les victimes, tout chauvinisme mis à part.

Patrick Dewaere et Marie Trintignant

« Ne croyez pas que vos problèmes sont de ceux qu’on peut résoudre avec de l’argent »

Poupart sait mentir, mais jusqu’à un certain point. Poupart n’est qu’un homme. Et, paradoxalement, c’est lorsqu’il est contraint à dire la vérité qu’il devient le plus dangereux, qu’il devient capable d’une grande violence envers les autres et envers lui-même. Une première limite est atteinte, lorsque, fou de rage, il se précipite la tête contre le capot de sa voiture en hurlant sa haine de lui-même, si fort que c’en est à peine regardable. Poupart n’a plus la force de mentir, et ce crâne qu’il fracasse n’est plus le sien, mais bien celui de son interprète hallucinant, Patrick Dewaere.

Car ce rôle terrible, terrifiant, magnifique, il ne suffit pas de le jouer. Et Dewaere ne l’avait que trop bien compris. C’est pourquoi il va chercher au plus profond de son âme on-ne-peut-plus troublée, pour délivrer une interprétation sidérante de détresse qui rend le fameux Série Noire de Alain Corneau si fascinant et dur à regarder.

C’est dans la dernière confrontation entre Poupart et sa femme, peu avant la fin du film, qu’on se rend compte de l’ampleur des dégâts qu’un rôle peut causer à son interprète et combien l’art de jouer est le plus exhibitionniste qu’il soit. Poupart/Dewaere ne parvient plus à mentir, se perd dans des explications si absurdes que c’en est gênant, et, pire, Dewaere… Joue mal. Il perd pied, lâche doucement son personnage, n’arrive plus à faire semblant. Et, chose incroyable, le film et l’acteur n’en perdent pas pour autant la crédibilité : la scène est tout simplement traumatisante. En même temps que Poupart se noie dans des mensonges impossibles à croire, Dewaere fait tomber son masque avec ces quelques répliques fausses, « tais toi Jeanne, tu ne vois pas que je fais ça pour te protéger ? », avant de se remettre à devenir le meilleur acteur du monde, mais sans qu’on ne sache plus exactement qui il joue, avec un désespoir destructeur à glacer les sangs.

Patrick Dewaere et Myriam Boyer

« Mais foutez moi la paix, nom de Dieu !!! »

Le personnage (ou l’acteur ? Puisque je vous dis qu’on ne sait plus…) emploie la deuxième personne du pluriel alors qu’il n’a qu’un seul interlocuteur, ce n’est pas un hasard et c’est extrêmement significatif. On raconte que, quelques temps après le tournage, Patrick Dewaere aurait confié à sa mère qu’il avait le sentiment d’avoir « réellement tué quelqu’un ».

Le cinéma rend-il fou ? Il m’arrive de me poser la question. Et Max Schreck était-il un acteur ou un vampire ?

Publié le 14 août 2011, dans Bouillon De Culture, Ciné, On ne joue plus, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. 1 Commentaire.

  1. Très intéressant ! Heureusement que tu as précisé que la scène du are-brise était à peine regardable, j’allais mettre à charger la vidéo. Du coup, je vais m’abstenir, mhh.

    Petite fière personnelle, je savais qui était Alain Corneau, héhéhéhé (Merci Tous les matins du monde !)

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :