La femme de chambre au cinéma

Récemment, elle a défrayé la chronique avec l’affaire DSK, mais la femme de chambre n’a pas attendu le scandale du Sofitel pour faire parler d’elle dans la littérature et au cinéma. En théorie, la domestique, la perle, comme le veut l’expression consacrée, devrait savoir se fondre dans le paysage, se rendre aussi banale, triviale même que les meubles qu’elle époussette, mais en pratique, la femme de chambre, qu’elle fasse ou non convenablement la tâche qui lui est assignée, n’est finalement jamais aussi discrète que ses maîtres le souhaiteraient. Fine observatrice, elle bénéficie toujours d’un poste de choix pour tout savoir de ses maîtres, exhacerber leurs vertus, mais surtout leurs vices…

On retrouve toujours un peu les mêmes lieux communs dans les films mettant en scène des femmes de chambre : la gare dans la scène d’ouverture, le salon où la maîtresse de maison détaille les règles, comment tenir la maison, la cuisine où les employées vivent, dînent des restes de leur patrons… Mais, plus que les points communs entre la quantité de films dont les héroïnes sont des domestiques, il faut mesurer leurs différences, montrant tout ce que peut incarner la figure de la femme de chambre.



D’emblée, à cause de sa jeunesse, de son uniforme, de son maintien et de son obéissance, la femme de chambre, et surtout, la femme de chambre à la française, celle qu’on imagine servir dans une grande demeure avec de lourds rideaux rouges dégringolant des fenêtres, courir dans d’interminables couloirs portant à bout de bras un plateau rempli d’argenterie, cristallise un fantasme. On ne sait pas ce qu’elle pense, d’ailleurs, avons-le elle n’est pas franchement là pour ça, elle est, tout simplement, à la disposition de Madame, mais, aussi, de Monsieur.


François Ozon assume parfaitement cet héritage lorsqu’il dirige Emmanuelle Béart dans 8 femmes. On connaît rapidement les motivations de Louise, la raison de sa venue, même si Chanel, l’indéracinable cuisinière et gouvernante nous avertissait en ces termes : « c’est une coquine qui passe de place en place avec l’espoir de coucher avec le patron ». Défiante, insolente et effrontée, Louise prétend être au service de Madame, mais on comprend qu’elle y consent plutôt qu’elle ne s’y soumet avec grâce. Ozon ne manquera pas, alors, de faire figurer au programme la traditionnelle scène de démission, qui délivre la femme de chambre de son uniforme, de sa coiffe, et de son obéissance à une maîtresse toute puissante.

Mais parce que sa situation est précaire – si elle est devenue domestique, c’est rarement par choix, d’autant plus précaire qu’elle dépend des recommandations qu’on lui aura laissées, la femme de chambre, par définition, saura faire silence sur les habitudes et autres bizarreries de ses maîtres. On peut, sans se soucier du quand dira t-on, une religion chez les bourgeois qui emploient du personnel pour tenir leur maison, lui imposer toutes nos déviances, des plus loufoques aux plus sordides : que vaut la parole d’une domestique face à celle de son riche et puissant maître ? Ainsi, Mr Rabour a champ libre pour exiger de Célestine, qu’il appelle par caprice « Marie », qu’elle chausse, le soir quand elle lui apporte son tilleul et lui lit quelques pages de Huysmans, des bottines de cuir plutôt que ses souliers de tous les jours. Si Célestine tourne les têtes de toute la maisonnée, subit les assauts du « vigoureux » Mr Monteil, que sa femme, amère, avare et frigide délaisse, c’est à Mr Rabour qu’elle offre le spectacle : elle trotte dans son bureau chaussées de bottines crottées, que Mr Rabour, avec gourmandise, lui promet de cirer. Bigotterie, avarice, antisémitisme cru Action Française, colère, fétichisme, luxure : rien ne lui sera épargné.




En fait la femme de chambre est complètement livrée aux purs désirs de ses maîtres, puisqu’elle n’aurait aucune crédibilité à se défendre contre eux. Lorsque Eun-yi devient une sorte de femme de consolation pour son richissime maître, elle joue le rôle comme s’il lui était dédiée.




Mais ce n’est pas parce que la femme de chambre accepte avec grâce le droit de cuissage que la pratique contente tout le monde. Dans Hanyo (The Housemaid), réalisé par Kim-Ki Young en 1960, et repris par son compatriote Sang-Soo Im en 2010, Eun-yi devient rapidement gênante. Dans ce drame coréen ce sont deux domestiques qu’on a pour le prix d’une. La plus âgée est celle qui condamnera Eun-yi et la somptueuse villa dans laquelle tournent en rond, à la limite du huis-clos, les deux gouvernantes, Madame et mademoiselle Nami, devient le petit laboratoire de cruauté de la mère de Madame, lorsqu’elle intervient pour défendre l’intérêt de sa fille trompée.



La femme de chambre ne vaut rien, mais s’en débarasser peut-être délicat : que lui doit-on si ce n’est de l’argent ? à quel point un ancien domestique peut-il être encombrant pour la réputation, la fortune ou le confort d’une famille ? Il suffit de voir le rôle que tient le majordorme dans une autre affaire médiatique, l’affaire Bettencourt…

Ce qui se joue, dans le microcosme crée entre un servant et son maître, c’est une lutte des classe déformée par les secrets intimes exposées sans vergogne aux domestiques. Maria et Karin, qui, dans Cris et Chuchotements de Bergman en 1973, essayent de se débarrasser de Anna, fidèle servante qui a supporté leur sœur Agnès dans son agonie sont fort embêtées : Anna était autre chose qu’une simple bonne, elle entretenait avec Agnès une relation maternelle incestueuse et inquiétante, qui renvoient l’une et l’autre à leurs propres lâchetés, sans les stigmatiser. Le domestique, après une dizaine d’années de bons et loyaux services, s’intègre à l’économie familiale bourgeoise comme l’argenterie et le tic-tac de l’horloge.

Mais la femme de chambre aura beau s’attacher à ses maîtres, être indispensable à la tenue de la maison, elle ne fera jamais partie intégrante de la famille, on lui donne ses gages, le double de ses gages si besoin, et l’on s’en sépare comme d’un insecte inopportun. Et pourtant, dans la relation entre un maître et son serviteur, comme le met en évidence la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel, c’est avant tout, la relation entre deux êtres qui est en jeu et pas une simple histoire d’argent. Ce qui peut pousser le petit personnel à prendre sa revanche.

Brutalisée, empoisonnée, l’employée de maison de The housemaid fera une sortie tragique, emportant avec elle Mme Cho, qui aura passée toute sa vie au service de sa maîtresse. L’erreur des maîtres de maison est de croire que la femme de chambre n’a, de toutes façons, aucune vie possible en dehors de leur position de domestique. En fait, il n’en est rien : la femme de chambre est un fin limier, menant des enquêtes policières à l’issu de ses patrons, comme Célestine dans Le journal d’une femme de chambre, version Bunuel du moins, qui parvient à coincer le jardinier de la maison. Il faut la voir, également, quand ni Madame, ni Monsieur sont là, disposer du salon comme si elle était chez elle.

Au cœur du dispositif que constitue « la maison bourgeoise », la domestique oscille toujours entre validation et dénonciation des injustices sociales dont elle est témoin. A moins qu’elle les fasse éclater en « s’oubliant »…
Sophie, l’héroïne de La Cérémonie, que Chabrol réalise en 1995, s’évade le soir en regardant la télévision, mais, surtout, se fait une amie en la personne de la postière (Isabelle Huppert). Comme une ado qui s’enticherait d’une fille plus cool qu’elle, Sophie copie sa nouvelle amie. Elle adopte sa coiffure, la suit dans ses sales coups, qu’il s’agisse de scandaliser les petits vieux qui donnent au Secours Catholique en fustigeant leur radinerie, ou de vandaliser la chambre de ses patrons, jusqu’au coup de théâtre final….






Bref, figure éminente de l’univers classique bourgeois, que l’on soit à Séoul, en Bretagne ou à Paris, la domestique est le témoin invisible des vices dissimulés sous les sourires contenues d’une maîtresse de maison, le regard dédaigneux d’un patron ou la gentillesse négociée des enfants. La femme de chambre a souvent un rôle de dénonciation ou de critique, et s’inscrit dans une relation de pouvoir… pas toujours à l’avantage de celui qui en dispose à l’origine !
Il faut se méfier de l’eau qui dort dit-on, mais surtout des femmes de chambres qui rôdent toujours dans les environs, après tout comme le dit Célestine : «une cuisinière, par exemple, tient, chaque jour, dans ses mains, la vie de ses maîtres, une pincée d’arsenic à la place du sel, un petit filet de strychnine au lieu du vinaigre… et ça y est…».

Stock de films et livres ayant inspiré cet article :
Le journal d’une femme de chambre / roman de Octave Mirbeau, adapté au cinéma par Renoir puis Bunuel, La cérémonie (Chabrol), 8 femmes (Ozon – adaptation de Women de Cukor), Les bonnes (Genet), The Housemaid (Kim Ki Young puis Sang Soo-Im), Cris et Chuchotements (Bergman)

Publié le 1 août 2011, dans Bouillon De Culture, Ciné, Tropes féminins au cinéma, et tagué , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 6 Commentaires.

  1. Très bon article pour un sujet très intéressant. J’irais chercher les films que tu cites, parce que tu m’as donnée envie de les voir !

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  2. Super article ! C’est un sujet vraiment très intéressant. Bravo Grey !

    Dans le même esprit, je ne peux que recommander l’excellent film de Robert Altman, « Gosford Park », qui nous plonge dans un monde où les différences de classes sociales sont bien établies mais les liens entre le « petit » monde et le « grand » monde apparaissent finalement bien plus complexes qu’au premier abord.

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    • Génial!! Je l’ajoute à ma (longue) liste de lecture, tu le vends bien!! J’ajoute aussi La Cérémonie de Ruth Rendell Curonenko, de la sélection c’est, avec Cris et Chuchotements, l’un des films qui m’a le plus impressionée, je l’ai vraiment trouvé passionnant (pas que pour l’histoire de la femme de chambre, tout le système de relation est captivant!)

      Merci à vous trois pour vos très élogieux commentaires!!

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  3. Génial! C’est vraiment pertinent et bien écrit 😉 Et le sujet choisi est vraiment super!
    Je me souviens de la Cérémonie, ce film m’avait vraiment marqué… en plus, adapté d’un livre de Ruth Rendell (auteur que j’adore).

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  4. C’est un très, très, très bon article Grey. Tu as un très bon œil et tu sais relever avec perfection des petits détails qui passeraient inaperçus pour la grande majorité. Congrats!

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  1. Pingback: Les blondes au cinéma dans les 60′s « Glory Box

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