On ne joue plus : Harvey Keitel dans Bad Lieutenant

Lors du tournage de Nosferatu de Murnau en 1922, on raconte que Max Schrek, interprète du fameux vampire, terrorisa toute l’équipe de tournage en se laissant un peu trop prendre au jeu, certains même crurent dur comme fer que Shreck était un véritable vampire… Cette rubrique s’intéresse à la limite fragile qui sépare un interprète de son rôle, le jeu dangereux de l’identification à un personnage de fiction, la réalité à travers un scénario imaginaire…

Harvey Keitel dans Bad Lieutenant

On ne connaît pas grand-chose d’Harvey Keitel. Le peu que l’on sait de lui, on l’apprend à condition de se renseigner minutieusement. Il est un ancien marine. Bon. Et après ? Il est légendairement irascible, invivable sur un plateau de tournage, au point de s’être fait viré de Apocalypse Now par un Coppola au bord de la crise de nerfs alors qu’il y tenait le premier rôle. Cette terrible réputation va carrément le bannir des écrans américains pendant une grande partie des années 80, pendant laquelle il ira exposer sa trogne de plus en plus déglinguée dans des films de prestigieux européens (Bertrand Tavernier, Ettore Scola…)

Abel Ferrara

Abel Ferrara

Au début des années 90, sa flamme est ravivée aux US par ce recycleur compulsif de Tarantino pour Reservoir Dogs. Sa notoriété d’acteur indépendant n’est plus à faire, sa crédibilité artistique est totale, Keitel est déjà culte. Alors pourquoi, après un tel retour en force, décida-t-il de donner tant de sa personne à un réalisateur indépendant cramé de la tête comme cet énergumène vaguement flippant qu’est Abel Ferrara ? Pourquoi se faire tant de mal psychiquement en tournant une chose aussi sauvage et sordide que ce Bad Lieutenant ? Et surtout, pourquoi a-t-il prêté son corps à un personnage aussi détestable que le Lieutenant, pourquoi a-t-il accepté d’être filmé en train de commettre des actes si répugnants, pourquoi a-t-il mis sa vie en danger pour une telle enflure ? Le cinéma vaut-il la peine qu’on se fasse souffrir à ce point ?

Parce qu’il faut le voir, Bad Lieutenant, pour comprendre la lourde responsabilité qu’un comédien prend quand il accepte certains rôles. Il faut le voir, le Lieutenant Keitel, amener ses foutus mômes à l’école juste avant de sniffer de la coke en se disant probablement qu’il n’aurait jamais dû en avoir, fumer du crack à haute dose au petit matin comme d’autres se contenteraient d’un bol de céréales, se servir de son grade pour obtenir des faveurs sexuelles à des gamines à peine majeures, se piquer, boire, gémir, ramper, se traîner, se salir, s’humilier. Et Keitel, acteur kamikaze, dépourvu du moindre recul, dénué de sang froid, livre la meilleure interprétation de tous les temps, parce que justement, il ne joue pas. Ou si peu.

L’explication, c’est ce vieux sage de Martin Scorsese, ami de longue date d’Harvey et fan numéro 1 de Bad Lieutenant, qui la détient.

« Le rôle dans Bad Lieutenant représente pour Harvey Keitel ce qu’il a cherché toute sa vie. »

C’est aussi simple et terrible que ça ! Keitel, âme maudite et inconsolable, qui déjà en 1973, dans Means Streets (de Scorsese, comme c’est surprenant), cherchait à ressentir une douleur physique et rédemptrice à la flamme d’un cierge. Le Lieutenant mène sa vie en mode automatique, sans conscience de l’autre, se ruinant dans des paris sportifs pour gagner du pognon, du pognon pourquoi ? Pour le dilapider dans de la mauvaise came, se camer pourquoi ? Pour survivre à son quotidien qu’il a lui-même rendu intolérable, et survivre pourquoi ? C’est l’une des questions qu’il semble se poser quand enfin, dans l’éprouvante scène de l’église, face au Christ en personne, le Lieutenant Keitel laisse choir son masque de dureté, pour faire place à d’abondantes larmes, si pleines de fatigue, si peu purificatrices, car les larmes ne suffisent jamais, la rédemption ne s’obtient pas à l’église. Keitel, acteur mystique pour qui la question religieuse compte, mais ne peut en aucun cas trouver une réponse dans une simple Bible. Est-ce un hasard si, dans le polémique Dernière Tentation du Christ de Scorsese encore une fois, Keitel jouait Judas ?

Harvey Keitel dans Bad Lieutenant

«Tous mes rôles sont basés sur la rédemption. Et je la vis personnellement »

On se pose des questions indiscrètes sur le vécu du Lieutenant et de Keitel, et même de Ferrara. Mais on s’arrête bien vite, devant le constat bouleversant du meilleur film d’Abel Ferrara, qui à travers l’intimité de l’acteur principal se révèle universel. Bad Lieutenant, chef d’œuvre faussement misanthrope, assène, peut-être sans le vouloir, que les monstres n’existent pas. Et il a cent fois raison. A chacun le droit de juger le sort du Lieutenant, s’il doit brûler en enfer pour une vie de dépravation et de péchés, ou si ses souffrances font de lui un martyr. Mais on ne pourra pas l’accuser de ne pas avoir cherché à être pardonné.

Et Keitel s’inflige le film comme s’il se donnait lui-même le fouet, dans un but salvateur et purifiant, se perdant dans les méandres poisseux de cette pellicule malade, se confondant tellement avec la fiction qu’il la rend réelle.

Tout comme Max Schreck, qui, intentionnellement ou non, passa pour un véritable vampire, alors qu’il n’était qu’acteur. Ou l’inverse.

Le mois prochain : Patrick Dewaere dans Série Noire

Publié le 20 juillet 2011, dans Bouillon De Culture, Ciné, On ne joue plus, et tagué , , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 2 Commentaires.

  1. Très bel article. Le genre de film éprouvant et cru mais qui dénonce beaucoup de choses sans gratuité. Montrer les choses à vif. Le portrait témoigne d’une réelle analyse et passion pour l’acteur, le film et le cinéma en général. Très bien écrit, très pointu. Ca m’a donné envie de voir le film un jour, en y étant préparée psychologiquement grâce à l’article.
    Bravo, j’ai hâte de lire le prochain sur Dewaere, acteur très connu, déchu, mais qui m’est presque totalement inconnu. Envie de le découvrir à travers tes mots 🙂

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  2. Super article! Ca m’a vraiment donné envie de voir le film et de retrouver ce que tu y as écrit.
    (en plus, je viens de voir que le prochain article sera sur Patrick Dewaere, il me tarde!^^)

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