Les préraphaëlites, un peu, beaucoup, passionément!

« Où qu’il soit possible d’exprimer la laideur d’une physionomie, d’un membre ou d’une attitude, vous la trouverez exprimée. Des hommes tels ces charpentiers pourraient être déshabillés à l’hôpital où sont reçus les ivrognes aux veines marquantes » : qui pourrait être l’auteur d’un tel jugement sans appel ? Votre grand-mère devant les posters du boys band qui vous faisait frémir pré ado ? Un amateur d’art perclu de son bon goût ? Il s’agit des paroles que tiendra Charles Dickens, l’immense romancier romantique, à l’égard de la confrérie pré-raphaëlite – plus spécifiquement Dickens décrivait là dans son journal l’excellente impression que lui laissa le Christ dans la maison de ses parents de Millais, le plus jeune étudiant jamais reçu dans l’institution de la Royal Academy (11 ans !).

Convaincu de la nullité en règle des « frères pré-raphaëlites », Dickens réitère l’année suivante, dans le Times cette fois : « leur foi semble consister en un mépris absolu de la perspective et des lois connues de l’ombre et de la lumière, en une aversion pour la beauté des formes, en une singulière dévotion pour les moindres disgrâces de leurs sujets, incluant,et même recherchant chaque trait ingrat, la moindre difformité. » Vaste programme. A en croire l’auteur de Oliver Twist, on peut s’attendre au pire, ça ne sera toujours pas suffisamment révulsant ni monstrueux.

La curiosité vaut bien une inspection en règle du mouvement artistique qui s’attire une telle critique ! A-t-on véritablement affaire, face à ceux qui s’auto-baptisèrent « préraphaëlites », à un art sans aucune règle et disgracieux, comme le veut Dickens ? C’est l’heure du procès.

Millais, Le Christ dans la maison de ses parents

Le mouvement préraphaëlite, c’est l’association de jeunes peintres, décidés, sinon à faire parler d’eux, au moins à rompre avec les codes contemporains de la peinture. Les Beatles de l’ère artistique victorienne si vous voulez. Comme les Beatles, certains seront plus connus que d’autres, comme chez les Beatles, il y aura des moments d’amitié et de franche camaraderie, puis des inimitiés qui disloqueront le groupe.

Mais commençons par le début : nous sommes à Londres, dans le quartier intello-artsy de Bloomsbury, quartier des éditeurs et des écrivains, où Virginia Woolf vivra également, et au début de septembre 1848, dans l’atelier de John Everett Millais, au 83 Gouver Street, 7 jeunes gens – 6 artistes et 1 écrivain se rassemblèrent et se donnèrent « le nom quelque peu ridicule de frères préraphaëlites », selon la formule du critique John Ruskin.

A leur décharge, ils ont entre 19 et 22 ans et leur fougue d’adultes tout juste finis leur vaut de tenir en disgrâce la scène artistique qui leur est contemporaine, développée, à leur sens, depuis Raphaël, contre lequel ils se présentent en faux. Le petit groupe se retrouve dans le refus de la convention académique et partage la même aspiration à une revitalisation de la peinture anglaise – dans son style, comme dans son thème. La confrérie sera dominée par un trio, celui que forme Millais (1829-1896), Hunt (1827-1910) et Dante Gabriel Rossetti (1828-1882). Voilà un aperçu de ce contre-quoi s’insurge les frères préraphaëlites :

La transfiguration, Raphaël

Nos trois blanc-becs n’ont pas peur de tâcler les éléphants de la peinture classique : Rubens fut aussi l’une de leur bête noire et Hunt dira à propos de la Transfiguration – tableau sur lequel la mauvaise foi des préraph’ se focalise tout particulièrement, que celui qu’on tient pour le plus grand peintre, Raphaël a fait preuve d’« un mépris grandiose de la simplicité et de la vérité, (accordant une) pause pompeuse des Apôtres et attitude non spirituelle du sauveur ». Bref, nos trois pourfendeurs sont persuadés que la peinture anglaise  semble attendre qu’on la réveille d’un ennui que les expositions estivales de la Royal Academy rendent chaque année plus patent. L’esprit de la peinture préraphaëlite, avant tout, consiste alors à revivifier la peinture, à revenir à une source plus authentique, moins magistrale, quitte à donner au Christ les épaules poussiéreuses d’un garçonnet vivant dans un atelier de charpenterie.

Pour eux, c’est l’art médiéval, exempt de tout faux semblants académique, qui doit être considéré comme un modèle de probité et de liberté artistique. La confrérie préraphaëlite fera alors siens les récits mythologiques, s’entichent des histoires de la table ronde, et met en scène des scènes littéraires plutôt que des grandes scènes de genres.

La deuxième composante du mouvement est résumé sous le credo de Ruskin, un critique d’art qui défendra le pré-raphaëlisme et lui donnera ses codes : « Go to nature ». Dans la lignée de Turner, Ruskin développe une conception mystique et poétique de la nature et encourage les peintres anglais à peindre en plein air. En 1843, avant que le mouvement ne soit officiellement intronisé, il publie le premier volume des Peintres modernes, où l’on trouve cette exhortation que ne renierait pas un Walden ou Alexander Maccandless : « aller vers la nature avec la ténacité du cœur et cheminer avec elle avec ardeur et confiance sans avoir d’autres pensées que de pénétrer au mieux sa signification et de rappeler son enseignement sans rien jeter sans rien choisir sans rien mépriser ».

Enfin le dernier ingrédient qui fit la confrérie des préraphaëlites, c’est l’aspect communautaire qui lie ses membres : tous signent leurs toiles d’un énigmatique « PRB » – Preraphaelite Brothers, des amitiés se nouent et pour leur premiers tableaux, les uns posent pour les autres, on sollicite les sœurs, cousines et mères. L’association est en fait proposée par Rossetti et fit jour et fut officialisée en septembre 1849.

Si un enthousiasme partagé pour l’art médiéval et la volonté commune de renouveler la peinture anglaise constitue un propos fragile, la sincérité de leurs motivations était entière et l’inspiration sera assez forte pour donner naissance à un faisceau d’œuvres, et susciter plusieurs réminiscence jusqu’à la fin du siècle.

Rossetti, L’annonciation

Comme souvent dans l’histoire du goût, les premières présentations des préraphaëlites suscitèrent incompréhension et scandales.

Trois tableaux furent présentés à la Free Exhibition de Londres, en 1849 : Rossetti et son Enfance de la Vierge, Isabella de Millais, qui s’inspire d’un poème de Keats – Le pot de basilic, lui-même réinterprétant un conte de Bocacce, et Rienzi de Hunt (une scène tirée d’un roman historique de Lylton). On leur reproche, évidemment, de prendre trop de liberté, et c’est un tollé quand Rossetti, en peignant l’épisode biblique de l’Annonciation montre une vierge à l’expression angoissée, en état de quasi-prostration.

Isabella, Millais

On critiquera, également leur usage puéril de la couleur : à peindre en plein jour, les pré-raphaëlites offrent une vision de l’Angleterre digne des prospectus d’un Office du Tourisme qui voudrait faire passer la campagne anglaise pour « verte et riante ». Ces teintes criardes confirment la rupture entamée avec les codes, jusqu’ici on emploie la couleur selon un code très strict : clair obscur, perspective. Bon, résultat, on a quand même l’impression devant les moutons de Hunt, d’un léger saisissement : le tableau est complètement asymétrique, les reliefs aplatis, et on croirait que ces pauvres moutons braillent.

Nos côtes anglaises, Hunt

Le premier mouvement préraphaëlite semble donc se caractériser par le choix de sujet high church et un traitement chromatique radical. La luminosité stridente des peintures préraph résulte de leur motivation de revaloriser la couleur et le « vrai », mais dans une application presque puérile, les préraphaëlites barbouillent de vert et jaunes stridents leurs toiles : c’est sûr on est loin du chiaroscuro de Rembrandt!

Parce que l’incursion vers des sujets religieux se solde par une tempête de critiques, les préraphaëlites se tournent vers leur autre terrain de prédilection : les sujets littéraires.

Le point d’orgue de cette héritage littéraire que revendique les préraphaëlites est certainement l’Ophélie de Millais présentée à la Royal Academy en 1852, inspiré de la scène 7 de l’acte IV de Hamlet – la reine Gertrude y décrit la mort d’Ophélie, se noyant dans la rivière après avoir perdu la raison en apprenant le meurtre de son père par son amant. Il suffit d’observer la description méticuleuse des fleurs entourant le visage d’Ophélie pour réaliser que l’œuvre constitue une application parfaite du programme ruskinien. Millais contribua d’une façon décisive à la reconnaissance du mouvement avec ce tableau, immédiatement célébré, tant par la critique que par le public. Mais notons que, déjà, le peintre va plus loin qu’une simple attention à la nature, en investissant son sujet d’une charge hypnotique et morbide, qui préfigure l’ère du symbolisme.

Ophelia, Millais

Le groupe se disloque et se désagrègera malgré la respectabilité que Ophélie lui aura permis d’atteindre : au fur et à mesure que les personnalités de ces tout jeunes peintres se dessinent plus nettement, la cohésion fragile des débuts se dissout.

Emancipé de sa confrérie, au cours des années 1850, la figure de Rossetti, qui avait choisi de ne plus exposer en public, prit une dimension légendaire. Et, en faisant la rencontre de Burne-Jones et Morris, tous deux de 10 ans son cadet, qu’une longue et profonde amitié unissait déjà, une seconde génération préraph semble voir le jour. Les sujets changent, on préfère la décoration, l’ornementation, et surtout, les femmes. Au moment où Rossetti se détourne définitivement de toute servitude envers la nature, il revint à la poésie, à l’illustration et tombe éperdument amoureux de Elizabeth Suddal –l’Ophélie de Millais. Elle devient à la fois un modèle et le double artistique de Rossetti, transformant tous ses personnages, comme lui, en roux vaporeux qui semblent ne pas appartenir au monde.

Clerk Saunders, Suddal

Ses œuvres renvoyaient à celle de Rossetti dans un dialogue amoureux claustrophobe et fascinant, mais elle mourut, en véritable héroïne romantique, d’une overdose de laudanum, en 1862. Si cette overdose était voulue ou non, l’histoire ne le dit pas. Mais cela n’arrête pas Rossetti : une impressionnante série de visions féminines hanteront son œuvre.

Bocca Baciata, Rossetti

Beata Beatrix, Rossetti

Monna Vanna, Rossetti

Toutes ces rousses fabuleuses sont caractérisées, surtout la Beata Beatrix, par une atemporalité entre vie et mort, une symbiose entre sensuel et spirituel. Rossetti trouvera une nouvelle muse dans la dernière partie de sa carrière, à la chevelure remarquable à nouveau, une sorte de masse sombre désordonnée, vomissante de lourdes boucles, Jane Morris. Des clichés qu’il prit d’elle, dans le jardin de la maison de Cheyne Walk à Chelsea, révèlent la proximité qu’entretenaient les préraphaëlites avec un art, à l’époque, tout jeune, celui de la photographie. Parfois utilisée comme étude préliminaire pour les tableaux, la photo fera également l’objet de compositions préraphaëlites : on privilégie la pose dans la nature, en mettant en scène des références poétiques ou des scènes littéraires.

Jane Morris au jardin

Proserpine, Rossetti

A chaque période du mouvement, la stratégie de choix des préraphaëlites semble alors être de reconstituer des scènes de poème et de la littérature, et ce, sans considération pour la dimension cliché de l’affaire. Le préraphaëlite s’entiche d’abord d’un vers, par exemple, celui de Tynneson dans La fille du jardinier : « vêtue de blanc pur qui seyait à sa silhouette, elle se tenait devant le buisson afin de l’arranger, une simple coulée de sa douce chevelure brune se répandait sur un côté », puis le met en scène, le peint ou le photographie.

La fille du jardinier, Julia Margaret Cameron

par cette opération, les femmes deviennent de telles fantasmes qu’elles en paraissent presque elle-même végétales : on truffe leur chevelure de pétales, on encadre leur visage de fleurs tombant en cascade, il y a une volonté, dans le préraphaëlisme, et que l’on retrouve dans les photos d’inspiration préraphaëlite, de transfigurer le modèle, qu’elle ne fasse qu’un avec une nature toujours vibrante et poétique.

Marie Spartali, JM Cameron

Maud, JM Cameron

Pomona, JM Cameron (c’est Alice Liddell, la première Alice aux Pays des Merveilles qui est ici photographiée)

 Cette obsession pour les femmes inquiétantes qui parsèment les légendes et les mythes, comme des visions hors du temps, plus que les sujets high church ou les scènes typiques de prairie anglaise, recopiées avec minutie, semble ce qui reste de plus notable dans le préraphaëlisme, avant qu’il se transforme en mouvement décoratif. Les femmes y ont toujours d’immense chevelure, posent l’air grave, suspendue entre deux frémissements. Preuve en est La Dame de Shallot, reprit en 1894 par Waterhouse qui témoigne de l’esthétique préraphaëlite : la multitude de fleurs à la dérive et les couleurs luxuriantes de la couverture qui s’échappe du bateau rappelle la magistrale Ophélie de Millais.

The Lady of Shallot, Waterhouse

Alors, après inspection qu’en dites-vous, les Préraphaëlites méritaient-ils la critique qu’en fit Dickens ?

Publié le 4 juillet 2011, dans Bouillon De Culture, et tagué , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 4 Commentaires.

  1. Merci pour vos réactions à ce long et un peu bancal article, finalement c’est un mouvement hétéroclite, qui s’entiche de plusieurs sujets (reconstruire des récits épiques, les femmes à la chevelure flamboyante, la nature…), un peu dur d’en avoir une vision globale, et qui, en prime, comme tu le dis Elinor, a engendré tout un tas de rejetons plus ou moins en marge! (je retiens les noms pour m’attaquer aux associés!)

    Elinor > AH! Rossetti est mon favori!!! (je crois que l’article le rend bien) c’est celui qui me parle le plus car je n’ai pas trop d’affinité pour ce qui est trop monumental.

    Shellyken > Moi aussi je crois que je suis plus sensible aux photos, surtout celles que j’ai choisi pour l’article, de Julia Margaret Cameron qu’aux peintures, cette utilisation quasi-jubilatoire de la couleur ça m’aggresse un peu ! Pour le moment car bon, en art j’ai l’impression d’avoir aucune règle, y’à des trucs que je trouve affreux pendant des années et après, « ah mais c’est complètement fabuleux! ».

    Merci Sunsh aussi pour ton petit message !

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  2. Je me suis faite la même remarque que toi Elinor pour le nom en trois parties.

    Article très intéressant, j’ai appris pleins de choses !

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  3. Je trouve ces essais photographiques très émouvants, je les préfère aux peintures étrangement!

    Je ne connaissais absolument pas le mouvement des préraphaélites (en même temps je suis un peu nulle en peinture), merci d’avoir un peu enrichi ma culture!

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  4. Je trouve Dickens assez mal placé pour critiquer le réalisme glauque quand on voit comment il décrit le Londres de son époque en même temps.

    Fin je suis moyennement objective, j’aime beaucoup les préraphaélites (comme tout le monde sait lol). Je suis par contre pas une immense fan de Rossetti (maintenant que j’ai vu sa muse je comprends pourquoi j’avais l’impression que les femmes qu’il peint se ressemblent toutes), ni de la première « vague » en fait, mais j’adore ceux qui sont associés mais en marge du mouvement : Edward Burne-Jones comme tu le cites, mais surtout Edmund Blair Leighton, Edward Robert Hughes, Lawrence Alma Tadema et John William Waterhouse !

    (et d’ailleurs en les voyant écrits, je me demande s’il ne fallait pas comme condition sine qua non avoir un nom en 3 parties pour être préraphaélite…)

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