Qui sont les « manic pixie dream girls » ?

Le terme “manic pixie dream girl” (tentative de traduction : lutine onirique et givrée ?) a été épinglé par un journaliste du drôlissime Onion, Nathan Rabin, en 2005 pour qualifier le personnage que joue Kirsten Dunst dans Elizabethtown. Mais en fait, à y regarder de près il semble que la « manic pixie dream girl » soit un trope : un personnage caractéristique, typique, qu’on retrouve dans plusieurs films différents. La preuve.

Les symptômes

Commençons, précisément, par le cas de Elizabethtown. Elizabethtown est un film sorti en 2005, réalisé par Cameron Crowe, à propos de Drew, qui a perdu son job et son père, et quitte Portland, où il vit et travaille pour Elizabethtown, Kentucky, afin d’arranger les funérailles avec sa famille parternelle, qu’il n’a pas vu depuis des années.

Garden State est un film sorti en 2004, réalisé par Zach Braff, à propos de Andrew, qui a un job de merde et perd sa mère, et quitte L.A. où il vit et travaille, pour une ville du New Jersey, afin de faire acte de présence aux funérailles auprès de sa famille qu’il n’a pas vu depuis des années.

Dans les deux cas donc, on a affaire à un héros largement sur la pente descendante, anesthésié par la vie ou suicidaire, qui va se retrouver en décalage complet avec les gens qu’il retrouvera dans une ville de province dont les habitants sont déconcertants d’absurdité.

Bien sûr, en chemin ou à destination, les héros trouvent la fille qui va tout arranger, la « manic pixie dream girl », créature mutine qui ne fait rien d’autre dans la vie qu’être adorable : elles vont non seulement rendre le séjour agréable, mais, encore mieux, elles vont réparer notre héros déprimé, en le faisant tomber amoureux, à coups de théories débiles et regards en coin. Quand Claire ne manque pas de faire partager sa science des prénoms à Drew, Sam de Garden State fait des claquettes, enterre des hamsters et fait des mimiques accompagnées d’onomatopées « jamais réalisées auparavant ». Devant une telle avalanche de mignonnerie, le plus dépressif et suicidaire des 20-something ne peut QUE céder et tomber amoureux.

Topologie de la MPDG

Ce qui semble caractériser la « manic pixie dream girl » c’est son manque total de vie intérieure, finalement, à part « réparer le héros » on ne connaît pas bien ses motivations. Quand elle travaille, elle exerce des professions qui ne nécessitent pas vraiment de responsabilité, ni d’engagement, voire qui sont complètement loufoques : la manic pixie dream girl est donc, en vrac : hôtesse de l’air, prof de jogging-photo (loisir de ceux qui veulent à la fois faire du sport et développer leur talent photographique, quitte à faire des photos floues), secrétaire… Pendant que le héros à qui elle redonne le goût de vivre est architecte, designer, banquier … Bref, ce n’est pas par son diplôme ou son statut social que la manic pixie impressionne, d’ailleurs généralement la MPDG s’apparente à une femme-enfant, elle excelle dans l’art de la gaminerie et pousse le héros trop sérieux à faire des bêtises, l’entraîne dans des jeux abscons, lui offre une seconde jeunesse. Elle est spontanée, légère et tendrement excentrique, chacun de ses gestes semble nimbé d’une aura d’espièglerie et son pouvoir de persuasion est tel qu’elle sait décoincer le plus timide, déprimé et neurasthéniques des hommes.

C’est, de toutes façons, elle-même souvent une catastrophe ambulante (c’est ce qui fait son charme), qui vient mettre sans dessus dessous la vie trop morne, trop organisée du héros. Il suffit de (re)voir Bringing Up Baby (L’Impossible Monsieur Bébé) avec Cary Grant et Katharine Hepburn, qui, en 1938, longtemps avant que Zooey Deschanels fasse tourner sa robe à motifs, offre un des premiers exemples de l’archétype. Katharine Hepburn, qui adopte un léopard domestique entraîne le très sérieux paléontologue Dr Huxley la veille de son mariage dans des aventures toutes plus rocambolesques les unes que les autres, jusqu’à ce que, déridé, celui-ci réalise que cette folle journée, en fait, est la meilleure qu’il ait jamais passé. Evidemment.

En fait c’est, précisément, son décalage avec le monde matériel et pragmatique qui rend fascinante la MDPG: le meilleur candidat à la séduction facile qu’exerce la manic pixie dream girl c’est l’homme embourbé jusqu’au cou dans ses soucis, son travail, au bras d’une femme revêche, qui a besoin d’être étonné et de rêver. Mais combien de temps la fascination peut-elle opérer ?

De vraies-fausses Manic Pixie Dream Girl ?
La MDPG exerce une mystification, sans même toujours le vouloir d’ailleurs. Le dynamisme des films mettant en scène des MDPG repose en fait dans l’attitude du héros, qui projette sur la manic pixie l’espoir d’une vie meilleure, plus lumineuse et primesautière. L’anti-MPDG c’est alors certainement Clementine (Kate Winslet) dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind, qui assène, dans un accès de lucicité, à Joel (Jim Carrey) que « trop de garçons pensent que je suis un concept ou que je vais les rendre entier ou les rendre vivants. Je suis juste une fille paumée qui recherche un peu de tranquillité ». On pourrait donc discuter l’appartenance de certaines pixies à la grande famille des MDPG en considérant à quel point les personnages en question sont, ou non, unidimensionnelles.

Certes, avec ses couleurs de cheveux qui changent tout le temps, sans prévenir (Cf : Scott Pilgrim effaré que l’objet de son affection, Ramona, puisse, tout simplement teindre ses cheveux du rose au vert, sans autre forme de procès), son allure stylée, et sa moue boudeuse la manic pixie dream girl est pourvue d’un pouvoir d’attraction sans précédent : on pourrait les regarder vivre des heures, mais, c’est oublier que les Manic Pixie Dream Girl sont aussi fascinantes que dérangées.

Si jamais le scénariste leur offre un soupçon de vie intérieure, en dehors des groupes indies qu’elles écoutent – The Smiths (500 days…), Low (que Claire de Elizabethtown affiche sur son tee shirt), The Shins (que Sam de Garden State fait écouter à Andrew dans une salle d’attente) – les goûts musicaux des manic pixies ne manquant pas d’aguicher le héros carfardeux, irrémédiablement la MPDG, qui sait pourtant à côté de ça rendre le monde magique et le transfigurer par sa grâce et son regard malicieux, n’a quand même pas le moral. Voire tente de se suicider. Mais, rassurons-nous, quand Penny Lane (Kate Hudson dans Almost Famous) avale des Quaaludes ou Miss Kubelik (Shirley Maclaine dans The Apartment) les somnifères qu’elle trouve dans la garçonnière, c’est surtout pour lancer un appel au secours.

Le diagnostic

La MDPG, qui reste énigmatique et mystérieuse pour le spectateur comme pour le héros, se conduit comme si elle n’appartenait pas au monde, comme si elle n’était attachée à rien ni personne. Et parce qu’elle vit sur sa propre planète, dans son propre monde, elle séduit, inévitablement celui qui y est engagé. Une situation propice à la rencontre entre un héros en mal de vivre et une manic pixie réservant des trésors d’espièglerie c’est donc, bien évidemment, le cas du mariage.

Mettons que comme Peter Sellers dans Alice B.Toklas ou Zach Braff (un habitué du genre) dans The Last Kiss, on soit sur le point de se marier. Evidemment on est assailli de doutes, stressés à l’idée de ne pas épouser la bonne personne, abasourdi de voir dans notre promise une Bridezilla en puissance, pris à la gorge quand on considère que ça y’est nous sommes parvenus à édifier notre propre existence, et donc prompt à céder à la tentation que représente toute créature céleste, insouciante et pétillante comme la MDPG. Bref, le héros suffoquant constitue une proie facile pour la manic pixie dream girl, qui enchante le monde par sa jeunesse et surtout, sa volonté, chevillée au cœur, de nous rendre à nouveau heureux et souriant.


Les manic pixie dream girls constituent un objet de fantasme pour les mecs perdus et esseulés, et les aident à retrouver l’amour, voire à se trouver eux-mêmes : elles sont si inspirantes qu’elles changent la vie de ceux qui croisent leur chemin. Mais aussi charmante et cute as a button que soit la MDPG, elle perpétue un cliché, celui qui veut que les femmes par nature prodiguent suffisamment de soin et d’attention aux hommes pour qu’ils puissent assumer leur rôle et fonctionner. Une analyse féministe tâclerait donc la MDPG dans la mesure où la tâche qui leur revient n’est pas de rendre le monde meilleur mais de se contenter de rendre le héros meilleur. Et d’apprendre à tricoter et jouer du ukulélé ou du mélodica. Quelle sera votre verdict, la MDPG : nouvelle espèce de muse enchanteresse ou fléau cinématographique ?

Pour finir : stock de films mettant en scène des MPDG ayant inspiré cet article – la liste est probablement infinie, complétez la de vos propres suggestions !
Elizabethtown, I love you Alice B.Toklas, Garden State, Almost Famous, The Apartment, Bringing Up Baby, Yes Man, My sassy Girl, What’s up doc ?, All The Real Girls…

Publié le 27 juin 2011, dans Bouillon De Culture, Ciné, Tropes féminins au cinéma, et tagué , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 10 Commentaires.

  1. Ayant revu Elizabeth town ce matin même, je ne peux que dire que Kirsten Dunst elle est quand même mignonne en fille toquée qui prend des photos sans appareil photo.

    Et 500 days of summer a fait partie de mon top 5 de films favoris un certain temps. D’ailleurs la semaine prochaine je compte m’acheter une jupe fleurie, je vous dirait si j’ai réussi à redonner goût à la vie à un bogoss dépressif.

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  2. excellent article !

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  3. Je tranche pas entre muse et fléau (j’aime les robes à fleurs et danser pieds nus dans l’herbe, et je rentre sans doute dans la catégorie « manic » et « girl » mais ça s’arrête là) mais l’idée que le personnage soit tout à fait creux et serve surtout d’outil pour que le héros se retrouve lui tout seul me dégoûte un peu, paie ta vision malsaine de l’amour. Etre une Manic pixie dream girl dans la vraie vie, ça doit être super nul donc.

    Et il faut quand même que je le dise : MAIS pauvre Zooey, elle a l’air cireux, que dis-je, cadavérique sur la vignette !!

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  4. Ah naaaaaaaaaaaaan mais j’ai vu les trois premiers (Elizabetown, 500 days…, Garden State) et s’il est vrai que ces films restent agréables à regarder, genre, c’est mieux de faire son repassage devant Garden State que devant « Un enfant à tout prix » sur TF1, ces filles m’horripilent ! Des petits angelots en robe à fleurs qui font que des trucs mignons même quand elles rotent et que tous les garçons trouvent tellement femme de leur vie tellement elles sont girl next door tellement elles sont fraiches et légères comme des bulles de savon… MAIS C’EST CHIANT !!!

    C’EST UN FLEAU CINEMATOGRAPHIQUE !

    Moi je préfère Nathalie Portman quand elle pète les plombs et fait des strip tease en perruque rose plutot que quand elle danse pieds nus dans l’herbe, je préfère que Kirsten Dunst se tape des serveurs de fast food sur un toit plutot qu’elle mette son t-shirt à l’envers et je préfère que Zooey Deshanel fuient les gens qui se suicident plutot qu’elles portent bien les robes à fleurs.
    Moi aussi je peux danser pieds nus dans l’herbe, ça n’a aucun intérêt.

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    • AHHAAHHA : « Des petits angelots en robe à fleurs qui font que des trucs mignons même quand elles rotent et que tous les garçons trouvent tellement femme de leur vie tellement elles sont girl next door tellement elles sont fraiches et légères comme des bulles de savon » c’est exactement ça!

      Franchement j’ai du re-regarder 8 films de MPDG pour faire l’article après j’en pouvais plus, j’avais l’impression d’être possédée, je me demandais comment faire pour vivre, faut-il regarder tout le monde avec des petits yeux étonnés ? A quelle fréquence faire des petits trucs débiles et mignons ? Quelle robe vintage mettre aujourd’hui ?

      Et je vous dis un merci général pour vos commentaires, désolée que la vidéo de Yes Man veuille pas fonctionner directement depuis wordpress!

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  5. Très intéressant cet article ! il m’a fait découvrir plusieurs films qui semblent vraiment pas mal et parfaits en cette période de coolittude post-bac et antérieure aux résultats.
    Et oh quoi ? Il y a un film avec Orlando Bloom que je n’ai pas vu ?? Je pensais que ce n’était PAS possible justement.

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    • Ah ouais matte Elizabethtown ! Cameron Crowe a toujours (sans exception) les meilleurs bande-originale. Dans la foulée, fais toi plaisir et trouve la Director’s Cut – qui s’appelle Untitled, de Almost Famous : 2h41 d’absolut bliss, c’est mon film doudou par excellence, et le meilleur film d’été qui soit.
      Alice B.Toklas était super fun aussi. Voir Peter Sellers avec une charlotte sur la tête ça n’a pas de prix!

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