Françoise Sagan, mon amour

Françoise Sagan disparaît en septembre 2004, au moment où j’entre en khâgne. Je m’en souviens précisément. Son nom, évidemment, m’était familier, Sagan, comme le beurre de Normandie et les abricots du Roussillon, c’est la France carte postale, une image d’Epinal, mais au fond, je ne la connais pas vraiment et je suis surprise du déferlement médiatique que son décès engendre : pendant un week end on ne parle que de ça. De Françoise, de ses scandales, de ses romans, de ce qu’elle détestait et de ce qu’elle aimait.

 Moi, j’ai 18 ans, et je découvre les romans et la personnalité de Françoise Sagan en même temps qu’elle disparaît, et, à en croire les nouvelles, c’est une française emblématique qui nous quitte. La fascination que suscite Sagan, qui lui valut une quantité folle d’interviews et un film réalisé en 2008 par Diane Kurys avec Sylvie Testud dans le rôle titre, tient sans doute plus à sa vie qu’à son œuvre. Lectrice des plus grands, Dostoïevski, Faulkner, Proust, Fiztgerald et William Styron, Sagan regrettera d’ailleurs longtemps que son écriture, une ribambelle de tours naturels et heureux, soit comparée à « une petite musique ». En fait, il est impossible d’entendre le nom de Sagan, un pseudonyme qu’elle s’est choisie à 19 ans, car son père refuse que leur nom de famille soit associé à son premier roman, Bonjour Tristesse, une centaine de pages un brin scandaleuse, sans l’associer aux excès : Sagan est et restera connue pour aimer les bolides, pour ses dépendances à l’alcool, aux drogues, et sa gestion calamiteuse de l’argent.

De l’argent, elle en aura : entre le succès inespéré de son premier roman et de ceux qui viendront, Sagan travaille aussi sans relâche : elle écrit des scénarii de films, des chansons, des articles pour les journaux, mène de front de multiples collaborations. Et pourtant, elle nous donne toujours l’impression de ne rien faire, d’avoir la vie douce et légère. C’est parce que plus que toute chose, Sagan savait ne rien faire. Elle avait le goût de l’oisiveté, peut-être parce qu’elle avait su mesurer l’absurdité de la vie, à quel point l’on pouvait être seul et malheureux, et à quel point, dans ce passage bref et fugace qu’est une vie sur terre, il était impératif de savoir s’amuser, ne rien faire, avoir du bon temps. Quand Juliette Greco dit de Françoise Sagan « Il n’y avait pas plus léger, plus gai, plus tendre, plus intelligent que Françoise Sagan. Il n’y avait pas de plus merveilleuse personne. Elle n’en faisait qu’à sa tête », l’intéressée réplique, en interview, « Je déteste l’esprit de sérieux. Je trouve plus agréable et même esthétique une certaine légèreté. La futilité consiste à s’occuper des choses inintéressantes. Je n’ai pas ce goût là. La futilité en soi est une chose terrible. L’insouciance, qui est différente, me paraît une forme de vie. »

Une forme de vie, certes, mais qui n’est pas donnée à tous. Françoise Sagan, qui grandit dans une famille bourgeoise, bien sous tout rapport, a pour meilleure amie Florence Malraux, la fille de Clara et André, passe son temps à lire, et va même jusqu’à louper son bac au premier essai, est consciente de faire partie des happy few. Et met un point d’honneur à en profiter, fût-ce en dilapidant son sou au casino, pour ses amies, ou en opium (dont elle aurait dit, en 1969, à 34 ans, qu’elle constituait « La seule chose qu’[elle] trouve convenable – si on veut échapper à la vie de manière un peu intelligente »). « Les gens ont une vie insipide, dit-elle à un journaliste, on la leur inflige. Je suis vraiment privilégiée puisque je fais ce qui me plaît, même vivre seule si j’en ai envie. Mais la vie de la plupart est terrifiante. On les prend à la gorge, on les oblige à travailler du matin au soir, ils ont une télévision idiote, ils ne sont jamais seuls, ils sont toujours piégés par d’autres qui leur courent après. Ils n’ont pas un moment de ce que l’on appelle le « bon temps », le bon vieux temps qui passe, seconde après seconde et qu’on peut voir passer.»

Françoise Sagan, créature brillante, éblouissante, de considérer tout le labeur que constitue être en vie, passe temps auquel elle se consacre avec intransigeance, se révèle aussi extraordinairement enfantine et irresponsable aux yeux de ses contemporains : comme une petite fille de cours préparatoire, trop contente et fière de savoir lire, Sagan, passe fréquemment ses journées en pyjama, à fumer et lire au lit. Très grande lectrice, elle adore surtout les auteurs classiques, comme si s’égarer à lire « ceux qui font modernes » serait manquer de sérieux, faire une entorse à la littérature. Bien sûr, elle écrit aussi, mais non sans ambivalence. « écrire reste pour moi un effort d’humilité effrayant, confesse t-elle à un journaliste. J’aimerais pouvoir être sûre d’avoir écrit ou d’écrire un bon livre, pour moi, et je ne le suis pas. Ecrire c’est quelque chose avec quoi on n’a pas le droit de plaisanter. Rien ne me met plus en colère que l’idée fausse qu’on se fait de moi dans ce domaine. Je connais des bons livres, des grands livres et je donnerai n’importe quoi pour être certaine d’en écrire un moi aussi »

La lecture est l’activité de choix de Sagan, et si je l’imagine, c’est sur sa terrasse, en jean, pied nus avec une chemise trop grande, un bouquin corné à la main, probablement un de ceux qu’elle recommande de relire toute sa vie (La Chartreuse de Parme de Stendhal et deux Proust, La Prisonnière et Albertine disparue). La lecture, l’activité des solitaires, car Françoise Sagan tout à la fois craignait et étreignait sa solitude : elle concevait les complications inhérentes aux relations humaines, l’ennui de la vie, qu’elle trompait grâce aux livres. Son fils Denis Westhoff dira ainsi d’elle : « Maman cherchait les gens plus rapides qu’elle. Elle voulait admirer, être épatée. Sartre excepté, elle n’en a pas trouvé beaucoup. Elle a puisé le réconfort et la réassurance dans la lecture »

Brillante, maline et cultivée, Sagan n’aura pas besoin de pondre une œuvre philosophique déprimante style Heidegger meets Kierkegaard au plus haut de sa forme pour saisir que les gens sont seuls et l’existence est triste. A la place elle écrit des romans, qu’on dit légers, qu’on lit dans le train, entre Paris et St Malo, dont les héros ne font souvent rien d’autre qu’aimer, tromper, promettre.

C’est parce que Françoise mesure que la vraie vie est celle que tout le monde mène. Pas besoin d’aller au Collège de France assister à des cours de métaphysique pour connaître la substantifique moëlle de l’existence, suffit d’entendre la conversation de la table d’à coté à la terrasse d’un café. « Les rapports entre les gens sont difficiles (…) Le bruit et la fureur, c’est tous les jours, c’est la vie quotidienne d’un être normal à notre époque. La fureur, le bruit, la peur, l’exaspération, l’angoisse, l’ennui, tout cela se retrouve tous les jours dans la vie de n’importe qui s’il est un peu sensible. Ce qui m’intéresse, j’insiste, ce sont les rapports de gens avec la solitude ou avec l’amour. Et je sais que c’est la base de l’existence des gens. »

Ainsi, même si Sagan connaît tout de l’angoisse dévorante et de la solitude « Ce qui me frappe le plus chez les gens que je connais, que j’ai connus, dit-elle ou chez moi-même, c’est cette espèce de solitude perpétuelle qui n’est pas un thème bénin, un petit thème. Cette conscience d’un soi immuable, assez perdu et incommunicable à la fois. », elle choisit le bonheur, la mer, le soleil et les bonnes conversations. Vraie existentialiste, comme Sartre, elle fait le pari de la vie et de la gaieté. Il en va de même en amour. On rapporte qu’un soir, alors qu’elle dîne en tête à tête avec son mari, Françoise Sagan découvre qu’elle n’a même plus envie de lui raconter sa journée : elle n’a, tout bonnement, rien à lui dire. C’est brutal et définitif. Aimer un être, pour elle, c’est faire de sa vie un sujet d’enchantement pour l’autre.

Effectivement, quand le 24 septembre 2004, à 69 ans, Françoise Sagan nous a quitté, la France a perdu un petit bout d’elle-même, son « charmant petit monstre », disait Mauriac, un être lumineux et intelligent, qui savait appliquer la maxime de Simone de Beauvoir : « le bonheur, c’est faire comme tout le monde, en étant comme personne. »

 

Publié le 12 juin 2011, dans Bouillon De Culture, Lire, Monidole, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. 5 Commentaires.

  1. (Tu lui ressembles. Je trouve que physiquement vous avez un petit truc en commun, notamment sur la deuxième photo – à la plage.)
    Sinon, de Sagan j’ai simplement lu Un chagrin de passage et Le miroir égaré, ses deux derniers romans je crois. J’aimerai bien me pencher sur les articles qu’elle a écrit pour Elle sur l’Italie dans les années 1950. Sa plume + un beau pays = moi, super joyeuse et envie de retourner en Italie !
    Merci pour ce super article !

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  2. Je n’ai jamais lu Sagan, je ne sais d’elle que ce qui est connu par la plupart : ses excès, sa complicité avec Sartre, Bonjour Tristesse écrit à 20 ans, ses clopes et son immuable coupe de cheveux. Et je suis super troublée de lire que nous partageons le même désir d’oisiveté : ne rien faire, c’est quand même cool.
    Jusqu’à ce que je démissionne de ma place de journaliste je n’avais jamais envisagé la vie autrement qu’en bossant de 9 à 18, j’ai bêtement réalisé que ce n’est pas à ça que je voulais perdre ma vie et qu’il fallait que je me débrouille autrement, puisqu’en étant artiste après tout c’était possible, même si ça agace !
    Alors raison de plus pour la lire.

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    • Lecture parfaite à Mimizan beach. Et tu penseras à moi, prise à la gorge de 9 à 16 (OUF!) avec mes petits papiers dans un bâtiment très sérieux !

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  3. Je connaissais pas vraiment Françoise Sagan. Mais dans le portrait que tu en fais elle a l’air tellement exceptionnelle et ton article est tellement bien écrit.
    En bref, merci! (moi qui cherchais de quoi me remettre à lire, je crois que j’ai enfin trouvé.)

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    • De rien!! Et merci 1000 fois pour ton compliment, mais là, c’était facile : j’adore Sagan. J’aime me gargariser en pensant que c’est ma mère spirituelle !

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