Amour et haine de la planification

J’imagine que vous êtes toutes familières avec la notion de planification soviétique. Si ce n’est pas le cas, pour le plaisir, relisons ce qu’en dit wikipedia shall we ?

« Le Comité Central du PCUS et plus particulièrement son Bureau Politique, donnait les lignes générales de la planification. Le Politburo déterminait la direction générale de l’économie sur la base des indicateurs de contrôle (objectifs préliminaires), des projets d’investissement majeurs, et de la politique économique générale. Ces directives étaient soumises comme rapport du Comité Central au Congrès du PCUS pour y être approuvées. Les périodes des plans quinquennaux coïncidaient avec celles séparant les Congrès du PCUS. »

Voilà. Magnifique. Je reconnais à l’oeuvre la marque du génie, la clef du succès, le sésame qui mènera enfin à une vie réussie. Tout y est : les objectifs préliminaires (évacuer mon gras en faisant du « cardio », reprendre chaque semaine mes notes de cours pour ne pas être débordée), les projets d’investissement majeurs (5 fruits et légumes par jour), et bien évidemment, la politique économique générale (recevoir de l’argent, dépenser de l’argent, envisager une progression du budget).

J’avoue, rien ne me fait plus plaisir qu’une belle liste nette. Propre. Définitive. Il y a quelque chose de grandiose à l’art de la liste : on va maîtriser le temps, nos pensées et l’avenir. Ma liste fièrement sous le bras, je sais où je vais. Puisque c’est écrit sur ma liste. Pour beaucoup, toute la joie que peut procurer une liste réside dans le moment où l’on raye – d’un geste assuré, fort des corvées évacuées, boursouflé de fierté, on raye, d’un trait bien droit, bien net nos exploits de la journée : sortir la poubelle, acheter des mouchoirs, guérir un lépreux. Pour moi, le moment où la vie s’allège et la liste se raccourcit ne vaut rien par rapport à la tranquillité d’esprit associé à l’instant où l’on termine sa liste et la considère, avec toute la candeur voulue, comme « honnêtement faisable ».

Encore un peu de poésie : un brillant exemple de liste « honnêtement faisable » d’une personne préférant rester dans l’anonymat.

Le sentiment de venir à bout d’une belle, idéale planification est ineffable : consigner les tâches à réaliser, l’ordre dans lequel il faut en venir à bout, combien de temps cela va nous prendre et à quel moment nos objectifs préliminaires doivent être atteints : en voilà une saine occupation ! Ou je ne m’y connais pas. Mises bout à bout, toutes ces tâches et ces impératifs qui vous tracassent semblent tout à fait possibles. Il suffit de s’y mettre. Il suffit de prendre sa liste à bras le corps. Il suffit de le vouloir. Il suffit de ….

De la réalisation de la to-do list

Jusque là, c’était facile. Certes il faut faire preuve d’une grandeur d’âme sans égal pour connaître « tout ce que l’on doit faire » et être en mesure d’énoncer dans toute leur exhaustivité les principes qui nous apporteront enfin la vie réussie dont nous rêvons tous, mais cela ne suffira pas. Comme le dit David Starr, crânement cité par mon site favori (étudiantes en psychiatrie, vous ne serez à ce stade plus étonnées d’apprendre une telle révélation), teuxdeux.com, “Wisdom is knowing what to do next, skill is knowing how to do it, and virtue is doing it.”

Seulement voilà, être vertueux, ça pourrait être l’objet en soi même d’une autre liste (et l’on pourrait, à terme, parvenir à quelque chose, qui suscite chez moi une crainte mêlée d’admiration à savoir « la liste des listes » – serai-je capable un jour d’achever un tel chef d’œuvre ?). Et, surtout, mon obsession des listes, mon auto-psychanalyse permanente, qui me poussent à croire que je peux organiser ma vie et lui donner un sens en notant compulsivement : les tâches à accomplir tout de suite, les tâches à accomplir plus tard, les restaurants à visiter à Paris, les films que je veux voir, les ustensiles dont j’ai besoin pour cuisiner, les recettes que j’aimerai tester un jour (en toute logique après être venue à bout de la liste « pour la cuisine »), les villes à visiter, mes mots préférés, les livres à lire et j’en passe et des meilleures, et bien ce charmant trait de caractère s’accorde, figurez vous, très mal, avec le simple fait que ce qui tenait de l’évidence criante en mai 2010 est devenu compromis ou débile en janvier 2011, et ne va pas mieux, voire pas du tout, tout court, avec le plaisir maboule que j’ai au moindre acte spontané.
Lequel s’exprime sous la maxime dévastatrice, d’une simplicité désarmante, suivante : « Soyons fous ». En fait, tout comme le résistant se donne pour devoir de détruire les aiguillages et les rails qui permettront d’acheminer les biens de l’oppresseur, une partie de mon esprit sabote les injonctions du Politburo. Malgré les listes et les plans, je déroge à la règle. Avec délice parfois. Souvent.

 Tout le temps.

Serait ptet temps d’envisager s’mettre au boulot là ? (La méridienne, Van Gogh, 1889-90)

Je ne saurais dire quand mon histoire avec les listes a commencé. Le plaisir narcissique de l’édification, des jugements définitifs couplé à « l’illusion d’avoir du temps » sans doute. On sait tous que le temps est un bien inestimable, puisqu’il est compté – et la société capitaliste contemporaine ne manque pas de nous abreuver de moyens, farfelus ou salutaires, de « gagner du temps ». Comme si la chose était quantifiable. En tout cas, il est certain qu’elle est recherchée.

 « Jeune femme cherche… du temps »

 Car il faut bien sûr avoir lu Deleuze, savoir faire la tarte au citron meringuée, avoir vécu à Shangaï 3 mois puis 6 mois à Montreal, et tout ça avant trente ans. Pour certaines il faudrait même avoir prononcé des voeux de mariage et fait un ou deux enfants avant cette date butoire (on devient à ce petit jeu tout à fait experte en liste à embranchements multiples : une liste en entraînant une autre, ad nauseam)

Mais ma théorie c’est qu’on considère la to-do list comme un sacerdoce moins pour gagner du temps (ne soyons pas naïfs : faire des listes, ça prend un temps fou), puisque RTT ou non, sa marche implacable s’égrène sans répit, que pour avoir le sentiment que l’on maîtrise ce temps, le bien le plus précieux, devenu conséquemment le bien le plus rare : les listes ça permet de nous prouver qu’elles sont bien à nous ces secondes et ces minutes qui défilent. Que l’on peut, que l’on va, en faire strictement ce que l’on veut.

Car le vrai luxe, le plaisir suprême c’est sans aucun doute le perdre, ce temps, le laisser filer, s’évaporer, sans avoir besoin de rien en faire, sans avoir la nécessité vulgaire de le transformer en pragmatique activité « productrice », ayant un rendement maximal, et ce, juste parce qu’on le choisit. « Mon passe-temps favori, disait Françoise Sagan, c’est laisser passer le temps, avoir du temps, prendre mon temps, perdre mon temps, vivre à contre temps ».

 Alors, planificatrices de tout pays, la vie sans liste, l’idée d’en perdre, de ce temps si précieux, ça vous évoque quoi ? Un grââl, une abomination, une expérience trop étrange pour être réalisée ?

Publié le 5 juin 2011, dans Day By Day, Société, et tagué , , . Bookmarquez ce permalien. 8 Commentaires.

  1. J’adore cet article et e pour deux raisons : très bien écrit et très bien analysé ET … je m’y retrouve entièrement ! (d’ailleurs quel site merveilleux Teuxdeux, je me suis appliqué à faire ma propre liste de suite !)
    Aucune idée d’où me vient cette névrose… La peur d’oublier, la satisfaction du bien fait, du carré, du prévisible, la plénitude d’une vie bien remplie, le contentement de la tâche effectuée et rayée…

    Tout ce que je sais c’est que si je n’écris pas noir sur blanc ce que j’ai sur le feu, ça m’obsède, je me le répète, sous la douche, au lieu de dormir, je l’explique en long en large et en travers à des gens, comme si la répétition allait me soulager de la pénibilité de ce qui m’attend, je ne sais pas…

    Je me sens un peu dingue en tout cas !

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  2. Sunsh Holi

    Une liste pour les courses. Une liste pour le boulot. Une liste quotidienne des choses à faire. Une liste des fringues à emporter. Une liste des choses à apporter en vacances. Une liste des livres à lire ou à feuilleter à la Fnac. La liste des films à voir. Des sites sympas. Des anniversaires… ET ENCORE je ne cite que les plus fréquement mises à jour.
    Non non, je suis une incontestable fana des listes, de l’organisation, de voir chaque tâche rangée à un créneau horaire (d’ailleurs où sont les créneaux horaires dans ta todo-list (oui parce qu’on sait toutes que c’est la tienne pour moultes raisons!) ?) particulier. Après, la question est: est-ce raisonnable de mettre « monter l’Everest » avec « faire la vaisselle » et « apprendre tout le chapitre I du contrat social de Rousseau » le même jour ? Autre débat et surtout, autre capacité. A savoir, estimer son temps et avoir la notion du temps.

    Très bon article en passant !

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  3. Moi non plus je fais quasi pas de listes, à moins que ce soit des choses que je vais oublier si je les note pas : je note au fur et à mesure les livres dont j’entends parler et que je veux lire plus tard, et je fais des listes de ce que j’ai à faire le jour-même si vraiment j’ai beaucoup de trucs. Mais ça s’arrête là. Déjà je suis pas assez occupée pour remplir toute une semaine sur teuxdeux (j’admire la tienne en passant !) et surtout je décide presque au jour le jour donc elle changerait toutes les heures. Super utile.

    A part ça, super article, et je suis donc très d’accord avec Françoise Sagan !

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  4. Mon dieu mais je n’ai jamais fait une seule liste de ma vie. J’ai l’impression de pénétrer en territoire totalement inconnu. De découvrir le nouveau monde un peu.

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    • greymalkin

      NON ? AUCUNE LISTE ? Mais… tu vis comment alors ?

      *air suspicieux mêlé d’admiration, Tu fais partie de cette espèce d’humains surdoués qui, tout simplement, quand ils ont qc à faire euh… le fait ? Parce qu’en fait mon gros problème, c’est, comme Gwendolen, que j’ai une tendance à l’accumulation – l’oubli des tâches (et aussi une tendance au perfectionnisme – je ne peux pas mourir sans avoir lu/vu ceci cela). Donc liste. Mais comme on ne les suit pas. On fait une nouvelle liste. Ca signifie corrompre et trahir le premier plan, c’est douloureux, mais le plaisir d’avoir une nouvelle liste et de savoir où l’on va ! Fiou ! SOULAGEE.

      Mais il faut au moins faire une liste de ses mots favoris en toutes les langues, c’est tellement une belle liste !

      Et merci à Thunder de parfaitement se reconnaître dans ces névroses que nous partageons, au moins UNE QUI N’EST PAS INGRATE.

      Penser à faire la liste des Gloryboxeuses pas ingrates.

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      • Je crois qu’en fait je refuse toute organisation en dehors de celle qui s’établit dans mon cerveau.

        Du coup je t’avoue que je peux oublier des trucs. Mais bizarrement pas si souvent que ça !

        Meuf, j’arrive même pas à tenir un agenda.

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  5. Excellent article, je me suis tellement reconnue dedans ! Je suis moi aussi une folle dingue des listes, j’ai même acheté mon propre petit carnet de listes haha. Comme ça, comme tu le décris, j’ai l’impression de maîtriser le temps, de mettre sur papier tout ce que j’ai à faire, enfin j’adore. Et j’ai l’impression que c’est typiquement féminin !

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