Courtney Love et moi – chronique partiale et subjective

Mon intérêt pour Hole s’est manifesté d’une façon anormalement tardive. Comme toute jeune fille normalement constituée, j’aurai du écouter Hole à 14 ans, entre 2 cours de gym, où j’allais en traînant les pieds. Mais, sans être pour autant spécialement convaincue du rôle de Courtney Love – la chanteuse et frontwoman de Hole, dans la disparition de Kurt Cobain, Hole n’était pour moi qu’un groupe de «wannabee». Du sous grunge hystérique, qui plaisait à MTV car Courtney Love, ses tiares, ses frasques, sa manie de montrer ses seins sur scène en était une excellente cliente. Disons le franchement Hole c’était vulgaire et Courtney Love une sellout contradictoire: moi j’ai surtout connu la Courtney Love de 1996, époque Larry Flint, cheveux bien coupés, robe Versace et lèvres au collagène, emmerdant le monde, les journalistes, les critiques musicales, et, probablement, ses fans.

C’est limite 10 ans plus tard que je suis arrivée à Hole, et par des voies détournées, par le chemin de traverse du militantisme féminin et des riot grrrls dont on parlait la dernière fois. Jusque là, je me contentais de chantonner Celebrity Skin quand elle passait à la radio, et non sans culpabilité.
Résultat, quand l’été dernier, par défi et esprit de contradiction j’ai lancé Live Through This c’était à la fois un délicieux voyage dans le temps vers les nineties et une surprise totale: j’ai été choquée de tout ce que j’avais manqué, de la tristesse et de la colère à l’état le plus brut renfermées dans ce disque et, last but not least, noyés sous les strates géologiques que constituent les pages de tabloïd qui ont été écrites à propos de Courtney Love. Après près d’un an en compagnie de celle qu’on réduit souvent à une tragique épave cokée jusqu’aux yeux, c’est l’heure du verdict…

Quand Violet commence, « And the sky was made of amethyst. And all the stars were just like little fish », je réalise que j’entre en terrain étranger: destination détresse mentale, 38’23 » d’arrêt dans les tréfonds de l’âme de Courtney. L’album sort en 1994, 4 jours après le suicide de son mari avec lequel elle vit une histoire d’amour chaotique depuis 3 ans. En quelques secondes, Courtney Love éructe, imparable, insoutenable, sa voix erraillée assène «go on take everything, take everything i dare you to»: depuis quand des filles savent faire de la musique aussi crade et sans concession? Supplicative, rageuse, obsessionnelle. Voilà qui était Courtney Love en 1994 quand Live through this voit le jour. Et c’est cette image de Courtney que j’ai traqué depuis, guettant ses apparitions, relisant ce que je savais d’elle, révisant mes jugements arrêtés.

«I am the girl you know, I lie and lie and lie». « Miss World » et ses harmonies calment le jeu, pourtant le tableau n’est pas franchement plus gai: «kill me pills, no one cares my friend», «watch me break and watch me burn», «i’ve made my bed, i’ll lie in it, i’ve made my bed, i’ll die in it». Même sujet que chez Kurt. Ni plus ni moins. Pourquoi je ne la prenais pas au sérieux? Peut-être que l’imagerie girly, poupée défaite de leur clips, vomit pink, pour reprendre l’expression choisie par la fantastique Tavi Gevinson/Style Rookie pour décrire la paraphernalia qui entoure Hole: les signes distinctifs que les fans arborent, s’échangent, qu’elles chérissent et disposent en autel à la gloire d’une Courtney Love, perdue, adulée, recherchée, tout cela constituait à mes yeux un decorum de mauvais goût qui me paraissait du marketing facile et frivole. Mais le discours sur la féminité de Hole est bien plus profond.

4ème piste, « Asking For It » débute, il y a tout une histoire derrière. La chanson, à propos de viol, aurait été inspirée par un accident survenu en 1991 à un concert au Royaume Uni. Courtney Love aurait plongé dans la fosse lors de son set, elle en ressort la robe déchirée, sans sous-vêtement, salie par les attouchements du public. «people were putting their fingers inside of me and grabbing my breasts really hard, screaming things in my ears like pussy-whore-cunt. When I got back onstage I was naked. » confiera t-elle lors d’une interview en 1995. « Was she asking for it ? Did she asked you twice ? »

Dans la suite de l’album, il faut retenir aussi Doll Parts, supplique : Courtney Love prie, miaule, confesse « I want to be the girl with the most cake. I love him so much it just turns to hate. I fake it so real I am beyond fake. And someday, you will ache like I ache ». Là où je m’attendais à trouver une fille qui faisait de la musique, au mieux, surproduite, calibrée pour les chaînes de TV, au pire, sentimentale, je trouve, déguisée sous la voix rauque de Courtney, une investigation en règle de conflits intimes. Hole n’a jamais été le groupe petite sœur de Nirvana, Soundgarden et Pearl Jam. Comme le dira Corin Tucker (Sleater Kinney), l’esprit de ces groupes de filles n’étaient pas de faire de la musique pour coucher avec les groupes de rock, elles étaient dans des groupes de rock. Et, en l’occurrence, Hole a toujours été sur sa propre planète, dans un autre monde. Si on reconnaît la patte 90’s, les riffs de guitare francs, les mêmes que chez Sonic Youth à la même période, que Hole nous crédite d’une reprise des Young Marble Giants, « Credit In The Straight World » incantatoire, qu’on reconnaît Nirvana dans « Gutless », il y a en prime une souffrance patente et inévacuable chez Hole. Intacte et imparable dans « I think I would die », Courtney s’égosille (« there is no milk, FUCK YOU »), elle s’assortit d’une volonté franche et vive de rendre des compte, comme dans un de mes titres favoris, celui qui clôt l’album, implacable et jouissif: « Rock Star* », pied de nez à Olympia, WA, patrie des riot grrrls, avec lesquelles Courtney n’était pas spécialement amies. « Well I went to school in Olympia, Everyone’s the same. We look the same, We talk the same, Yeah yeah, we even fuck the same »

Parce que Live Through This me plaisait tant, j’avais du mal à passer à son successeur, Celebrity Skin. A l’image du titre éponyme, je m’attendais à un album fade, contrôlé, surproduit, toute chose que j’aimais ne pas trouver dans Live Through This. Et effectivement, les deux riffs d’attaques de « Celebrity Skin » en font le single parfait, la chanson d’ouverture rêvées des maisons de disque, la poule aux œufs d’or. Limite inutile de pousser la chansonnette dans un pont « When I wake up in my makeup. It’s too early for that dress…» pour prouver que l’on sait faire autre chose que crier.

C’était jusqu’à ce que je rentre de cours un soir, la nuit tombée. Une chanson retentit dans mon ipod, je n’ai rien entendu de tel depuis les Smashing Pumpkins, je me rappelle à l’instant l’histoire entremêlée des Pumpkins et Hole : Billy Corgan a écrit pour Courtney Love et ils partagèrent une bassiste, entre autres choses. Cet épiphanie, je la dois à « Hit So Hard », la piste 3 de Celebrity Skin. Tout le long de la rue de Vaugirard jusqu’à chez moi, j’appuie sur repeat et écoute inlassablement l’intro. La voix de Courtney, céleste, à deux doigts de se briser résonne sur une ligne de base entêtante. « One by one they all fall down. I look at him and drown. He hit so hard, I saw stars. » Plus la peine d’hurler, plus la peine de s’égosiller.

C’est à ce moment là que je réalise qu’écouter Hole était devenu un geste quasi introspectif, que j’avais probablement rejoint le rang des « sassy girls », ces fans de Hole qui ont développé à l’égard de Courtney Love une adulation extrême, enviant sa fureur, son absence totale de nostalgie, l’énergie lubrique qu’elle renvoyait à ses détracteurs. Dans « Dying », il y avait tout des angoisses dévorantes qui, même si je ne suis plus adolescente depuis longtemps, peuvent surgir et accabler. J’écoutais Hole comme une ado : fort, en emmerdant le monde et ravie de faire un truc complètement contre productif -oubliant quels disques pouvaient bien paraître la même année, puisque j’avais beaucoup plus urgent. Dans les râles de Courtney, je trouvais un confort, des excuses, une intimité, d’autant plus permise que des années me séparent de l’acte de naissance de Live Through This ou Celebrity Skin. Hole ce n’est pas une einième référence à l’appareil génital féminin, même si Courtney exarcerbait la féminité par tous les pores possibles, Hole, c’est le trou béant, le vide à combler qui réside en chacun de nous. La vacuité essentielle que chacun mesure, Courtney Love, à cause de son histoire accidentée, plus que d’autres probablement.

Ce qu’il y a de remarquable avec Courtney Love c’est justement qu’elle soit toujours en vie.

On s’est plu à tout dire sur son compte: c’est une sorcière, une folle dangereuse, elle a commandité le meurtre a) de son mari, b) circonstances aggravantes de l’icône d’une génération, elle est refaite de partout, c’est une vendue mais aussi une alcoolique et une junkie, il en faut moins que ça pour faire une mère indigne, en plus elle est criblée de dettes. Tous ces déboires, ses chirurgies esthétiques, ses problèmes financiers Courtney les a vécu dans la transparence totale – elle n’hésite d’ailleurs pas à revendre ses robes de haute couture sur ebay, avis aux amatrices. Elle a endurée le tout avec fierté  et comme s’il n’y avait pas de lendemain. Elle n’a jamais rien caché. Elle aurait peut-être dû. En tout cas, toutes ses frasques, elle les a vécu avec la même énergie qu’elle transmet dans sa musique: en étant crue, irrévencieuse et impudente.

Courtney Love est devenue une légende. Pas parce qu’elle est la veuve et l’émissaire sur terre d’un mec disparu à 27 ans, pas parce qu’elle est devenue une Hollywood Trash dont on commente avec gourmandise les choix de tenues et les choix de vies, mais parce qu’elle a la classe. Le pied lourd sur la pédale de disto, elle brutalise une guitare, son rimmel coule, sa cuisse laisse entrevoir sa cellulite, mais rien à foutre, elle a su vomir sa colère et sa douleur inconsolable avec honnêteté. Ses récents concerts étaient certainement décevants, la plupart de ses actions sont inexplicables, mais je ne veux pas croire que la Courtney défaite et effarée s’est évanouie il y a 15 ans, quand elle a commencé à se peigner pour monter les marches à Cannes, et je pisterai toujours la Courtney Love qui me fascine: une furie, courageuse et sans concession, qui nous fit ses confidences dans Live Through This.

Publié le 15 mai 2011, dans Bouillon De Culture, Musique, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. 5 Commentaires.

  1. Bon alors moi : ado, j’étais fan de Celebrity Skin et persuadée que Courtney Love était pour quelque chose dans le suicide de Kurt Cobain. Genre, j’avais vu Kurt & Courtney (le documentaire pourri, ouais je l’avais déja vu en fait), j’avais entendu parler le ferrailleur chelou et je m’étais dit « OUAIS. C’EST LOUCHE. »

    J’aime toujours Celebrity Skin (« Oh make ma oooooooooverrrrrr… ») et je pense toujours qu’elle n’a pas du particulièrement participer à la préservation de la santé mentale de Kurt, clairement elle était too much to handle pour lui. Par contre, si j’ai eu assez physiquement mal pendant sa période chirurgie esthétique ratée (c’était dur quand même) j’ai complètement changé de regard sur elle. Je sais pas si tu te souviens de ce grand moment de télévision : MTV Awards, années 90, Madonna, période Don’t cry for me Argentina, genre, j’essaie de me racheter une virginité. Elle est interviewée sur le tapis rouge, toute tirée à 4 épingles, toute english polie, et là, qui est ce qui vomit un « Heyyyyy, Madooooonnaaaa » et qui arrive com.plè.te.ment bourrée dans le cadre, s’éclatant par terre, montrant sa culotte, rigolant comme une bossue ? Courtney Love. Bah à l’époque, je la trouvais franchement stinky. La honte un peu quoi, le déchet. Et maintenant, je trouve ça formidablement libre. Même si c’est toujours la honte hein, mais c’est tellement frais, au milieu de tous ces gens qui puent le fric et l’ambition, ça a au moins le mérite d’être spontané, authentique, et don’t give a fuck.
    Dernier truc : j’ai commencé à m’intéresser à elle quand tu m’as fait part de ta passion pour elle, et forcément je me suis d’abord intéressée à ses photos (ce qui est con vu que le plus intéressant c’est quand même Hole, mais bon, on se refait pas). Et tu connais ma passion pour les blondes : je l’aime d’amour quoi. Même refaite, maintenant que c’est bien fait, franchement, ode à l’esthétique, que ce soit naturelle ou pas je m’en fous. Regarde : plus belle photo du monde -> http://2.bp.blogspot.com/_Z9ZJGOhB0no/TKz6mFOjAzI/AAAAAAAACLE/X8gh4V_ESAg/Courtney+Love+CHANEL+FASHION+WEEK+SPRING+SUMMER+2011+PALAIS+ROYAL.JPG

    Et dernier truc : la meuf est vraiment drole http://misspeople.over-blog.com/article-27465169.html

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  2. greymalkin

    Contente que le ton et la musique te plaisent Sunsh’ (je trouve ça pas facile de parler musique en plus), reviens me dire tes préférées! (il y a encore deux autres albums (à proprement parler, et plusieurs EP et compile de faces B) – le tout premier, Pretty On the Inside, et le tout récent (2010!) – Nobody’s Daughter), encore du chemin à parcourir avec Courtney !)

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  3. Up, beug ! Je disais que je connaissais déjà un petit peu le groupe et surtout Courtney Love en fait, mais d’en savoir un peu plus sur le groupe ça me donne plus envie de m’y intéresser et d’essayer de voir ce que moi je ressens sur ces chansons.

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  4. J’aime beaucoup la façon un peu confessional que tu as utilisé pour cet article, ça rend l’article musique d’autant plus intéressant !
    Je suis en train d’écouter quelques morceaux de Hole, que j’avais mis de côté sur Deezer à la suite de ton article sur les riot grrrls: c’est pas mal. Pas mal du tout, même.

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