Grandeurs et misères des Riot Grrrls

Ephémère, aussi fugace et rageur qu’un rif de Bikini Kill, le mouvement culturel des Riot Grrrls a débuté et s’est terminé au Nord-Ouest des Etats-Unis. Sa particularité ? Bien avant les Spice Girls, les Riot Grrrls proclamaient l’avènement du « Girl Power ».

En 2011, à l’aune des blogs de modeuses, de l’horreur que fut Sex And The City 2 pour la gente féminine, et autres « Toddlers and Tiaras », bien sûr, on a surtout l’impression que le pouvoir revenant aux filles se résume au pouvoir de consommer,  de choisir entre un fond de teint minéral ou avec du paraben, mais, pendant un bref interstice : une vingtaine de mois, « Girl Power » avait une autre signification et d’autres credo.


Bikini Kill – Rebel girl (1993)

Nouvelles amazones

Ce mouvement, dont la devise se présentait ainsi : « Because i believe with my holeheartmindbody that girls constitute a revolutionnary soul force that can, and will, change the world for real » est né en 1991, dans la ville de Olympia -la capitale fédérale de l’Etat de Washington.  Lasses que l’on associe toujours le genre féminin aux adjectifs de choix suivant : « idiote », « méchante », « mauvaise », « faible », un groupe de filles qui avaient l’habitude d’écouter le punk et le hardcore en provenance de Washington DC ont décidé d’arrêter de jouer les porte manteaux de ces monsieurs – trop occupés à faire des pogos et à se cogner dans la fosse des concerts de l’époque, prirent des instruments et montèrent sur scène, investiront des imprimeries et créerons des « zines » : ces petits livrets fait maisons, à  coup de photocopies, collages et visions révolutionnaires. Même si les créatrices, à l’origine, déploraient la violence accompagnant les concerts de punk, et qui régissait  d’une manière générale les rapports entre hommes et femmes, l’esprit n’était pas de faire de la musique girly : sucrée, douce et proprette. Ces filles avaient la rage. Mais elles voulaient s’exprimer par leur propre moyen, elle même, trouver leur voix.

Olympia était une sorte de nouvelle Île des Amazones, Maffeo Lois (une musicienne témoin de toute la scène riot grrrl) rapporte ainsi : « J’étais bluffé par le fait que c’étaient les filles qui dirigeaient simplement cette ville. En allant à un lycée réservée aux filles, il n’y avait pas ces tentatives constantes d’attirer l’attention des garçons. Je trouvais les filles complètement géniales. » On finit même par connaître la ville par réputation, et Marissa Meltzer, auteur d’un essai nostalgique à propos des Riot Grrrls, raconte qu’elle a choisi d’étudier à l’Evergreen State College, simplement pour se rapprocher du coeur du mouvement, qui encourageait les filles à ne pas être des consommateurs culturels passives mais à créer, et s’assembler lors de groupes et de meetings : il fallait en être, mais, pour en être, il fallait vivre à Olympia, qui restera l’épicentre de ce qui se voulait être une révolution féminine.

Si les Riot Grrrls se considéraient comme féministes, revendiquant une meilleure considération des femmes dans l’industrie culturelle et dans les rapports avec les hommes, le choix du terme « girl » (transformé en une identité qu’on rugit : grrrl) n’était pas motivé à des fins d’infantilisation, mais en tant qu’ôde à la gaieté de leur 20 ans. Pour toutes ces étudiantes, tout était possible, ni boulot stable, ni enfant, ni mari à l’ordre du jour : elles n’étaient pas encore des femmes, des dames, mais simplement des filles. C’est dans les couloirs de la fac, sur les bancs du campus, que s’est fomentée la « révolution girl-style ». Un trait qui fera l’atout du mouvement (qui fédèrera au delà de la salle de concert, revendiquera une assisse sociale et politique et il en découlera une littérature) et sa faiblesse (une éducation supérieure n’est pas possible pour tous, et le caractère élitiste du mouvement aura raison de son impulsion fédératrice).

Manifesto in G

Dans l’idée, rien de résolument neuf. Les Janis Joplin, Carole King et autres Joni Mitchell qui précèdent Kathleen Hanna et Corin Tucker s’étaient déjà, dans les années 60 et 70, imposées comme des musiciennes défendant avec ardeur la cause des femmes : en disant tout, le bon, le mauvais, le crade, de ce qui constituait la vie d’une femme. Mais passées les années 80, le paysage du rock avait évolué : on célébrait la virtuosité -et, à moins d’être une diva, la virtuosité en rock était l’apanage des shredders et du rock progressif, tous représentés par des hommes. Mieux : les femmes étaient tellement évincées, peu considérées en tant qu’artiste que même quand on valorisait la féminité, les hommes en étaient le véhicule, à grand renfort de brushing, paillettes, et combinaisons (c’était pour toi David Bowie) (comme je sais que t’es justement en train de lire mon article).


Bratmobile – Panik (1993)

Mais toutes les investigatrices du mouvement, outre la non représentation des femmes dans la musique rock populaire à l’époque, s’insurgeaient aussi, comme les Slits (un groupe de punk britannique) contre le sort des filles dans la société et le marketing, en un mot elles rejetaient l’idée de la fille « typique » : « Who invented the typical girl? Who’s bringing out the new improved model? And there’s the marketing ploy, typical girl gets typical boy ».

Si la première vague du féminisme remonte aux suffragettes, qui se battaient pour obtenir le droit de vote, la deuxième, aux années 60, époque des contestations sociales et économiques, et de la lutte pour la contraception, l’interruption de grossesse et des salaires égaux, la troisième vague, qui correspond au phénomène des Riot Grrrls serait centré sur l’individu. Les Riot Grrrls originaires, au tout début des 90’s, se veulent anti-essentialistes : elles entendent révolutionner la façon dont il faut considérer la femme, son corps, sa sexualité, l’art qu’elle produit. Le féminisme n’est pas une force monolithique, il n’y a pas d’essence absolue et éternelle de ce que serait « lafâme » contrairement aux visions hippie-écolo sur le sujet. La communauté punk associée au Riot Grrrl ne se limitera donc pas à des musiciens, elle inclura aussi des écrivains, des activistes.

Ré-investissant la thématique du corps, conçu au delà du corps nourricier et maternel, les Riot Grrrls entreprennent également de dénoncer la réification des femmes, de rendre évidentes leur sexualisation – au point de s’inscrire des insultes à caractère sexuel autour du nombril, qu’on affiche à tous les potentiels « prédateurs ». On s’habille en mini-jupe et en brassière par plaisir et pour soi, pas nécessairement pour séduire. On s’auto-identifie comme « cunt » « bitch » « whore », pour ridiculiser les jugements de la société qui légitime toute agression en faisant référence à ce qu’aurait porté la victime. La condamnation du « slut shaming » – religion du féminisme 2.0 : ce sont elles qui en sont les instigatrices.

Si le mouvement a permis de dévoiler les rapports conflictuels des femmes à leur corps, grâce au discours tenu haut et fort sur les abus sexuels, le désir, les désordres alimentaires, pour autant, il faut avouer que les Riot Grrrls feront l’objet de railleries des médias, qui moquent une révolution de « petites adolescentes blanches aux bas troués ». Les Riot Grrls prétendent jouer de la guitare, prétendent être en colère, mais donnez leur 6 ans, et elles auront une maison dans la suburb de Seattle et un golden retriever.

La réception médiatique 

D’un commun d’accord, les figures des Riot Grrrls (Corin Tucker de Heaven’s to betsy/Sleater-Kinney ; Alisson Wolfe de Bratmobile, Kathleen Hanna de Bikini Kill/Le Tigre) estiment que les médias ont détruit le sentiment d’appartenance et de communauté qui avait motivé l’élan Riot Grrrls qui s’était crée à Olympia.

Lorsque les journalistes ne consacraient pas leurs articles à transmettre des préjugés à propos des riot grrrls (au palmarès : 1. elles ne savent pas jouer de leur instrument, (elles jouaient plus mal manifestement que les représentants du punk de sexe mâle?) 2. elles détestent les hommes, 3.  ce sont des « fakers », leurs revendications sont affectées 4. elles sont élitistes 5. ce n’est pas vraiment un mouvement), ils prédisaient que les Riot Grrrls finiraient par se consummer par leur propre furie. Associer les femmes à l’hystérie, prophétique! Et original surtout, on l’avait pas fait depuis Charcot à la fin du XIXème sièce.


Heaven’s To Betsy – Terrorist (1993)

On pourrait dire que c’est Nirvana, le groupe le plus populaire à l’époque, et originaire de Seattle, qui s’est constitué comme le héraut qui indiqua aux médias de porter l’attention sur la region du « Pacific Northwest », lesquels ont tôt fait de pressentir le mouvement des Riot Grrrls, rythmant la vie de Olympia, à « the next big thing ». Dès 1992/1993, les médias ont commencé à s’emparer du mouvement pour en faire le sujet d’une avalanche d’articles, Newsweek surnomma ainsi les Riot Grrrl des partisanes du féminisme avec « un gros smiley face sur le i » : certes, le féminisme des Riot Grrrl n’est pas le féminisme déprimé, solennel, sérieux d’une Simone de Beauvoir, mais plutôt une rage furieuse, exacerbée, provocante.

A l’automne de 1992, les filles à l’origine du mouvement s’engagent donc à suivre une stratégie radicale : celle du blackout médiatique. Plus d’interviews, plus de contact, rien. Le mouvement, underground à la base, cherche à retrouver ses racines. Courageux, ce bannissement des médias pourrait laisser penser que toutes les membres de Bratmobile, Bikini Kill ou Excuse 17 n’étaient que des drama queen ne supportant pas l’attention, les étiquettes que les journalistes ne peuvent s’empêcher de poser, mais révèle surtout les limites d’un mouvement pêchant par trop d’idéalisme. On retrouve la critique que faisait Hegel des « belles âmes » : tellement perclus de leur idéal que jamais elles n’en viendraient à mettre les mains dans le cambouis et les aléas de l’existence, de peur de compromettre leur vision. Les Riot Grrrl ont essayés d’incarner une notion fantasmatique de pureté qui ne résiste pas à l’épreuve de la réalité.


Bratmobile – Gimme Brains (2000, enregistré après un hiatus de 6 ans)

Cette aspiration naïve à l’idéal flirtait aussi franchement avec l’élitisme : plus le lieu d’un concert était obscur mieux c’était, il était de bon ton d’être végétalien, d’avoir les moyens de faire partie d’un groupe ou de participer à un zine, tout ce qui excluait du mouvement toutes celles qui ne pouvaient pas bénéficier du bouche à oreille, ne pouvant se permettre de fréquenter les mêmes lieux – l’université ou les salles de concerts. Le mouvement sera donc essentiellement représenté par des femmes blanches, appartenant à la classe moyenne. L’élitisme inhérent aux Riot Grrls explique en partie sa perte.

C’est sous la forme des « Angry Women » (Hole, Polly Jean Harvey, L7, Lunachicks..) que l’esprit des Riot Grrrls survivra, avec des nuances : si les riot grrrls livraient un exhibitionnisme émotionnel -en rendant public, par une chanson ou un article, leurs complexes ou un abus sexuel), le « foxcore » de Courtney Love et PJ Harvey s’inscrira dans un exhibitionnisme plus charnel et physique.

Les groupes de foxcore n’atteindront jamais tout à fait la renommée de leur pendant masculins : Nirvana, Pearl Jam ou Soundgarden, resteront « leur petite soeur », mais leur célébrité sera assise par un pouvoir médiatique. Les clips de Hole et L7 seront transmis en rotation lourde sur MTV, elles signent chez des majors, un succès que les Riot Grrrls n’ont jamais atteint – ni cherché en fait. Mais lorsque les nouvelles représentantes de la musique féminine, auxquelles ajouter Alanis Morissette, Meredith Brooks ou Fiona Apple ont su s’attirer les faveurs des médias comme des critiques, elles ne seront pour autant pas parvenue à féderer une communauté, faire circuler les zines faits maison caractéristiques des Riot Grrrls.


Le Tigre – What’s your take on Cassavates (1999)


Le Tigre – Deceptacon (1999)

Quant aux Riot Grrrls originaires, celles qui, pour ne nommer qu’elles, fondèrent Bratmobile, Bikini Kill et Heaven’s to Betsy, elles n’ont pas abandonné la musique. Bratmobile s’est reformée en 2000 pour un album, toujours punk mais plus mélodique, la chanteuse de Bikini Kill a crée le groupe de punk-pop Le Tigre, 3 albums au compteur, s’achetant une respectabilité, quant à Corin Tucker elle a crée Sleater-Kinney, probablement le groupe le plus abouti du mouvement, et, jusqu’en 2005 a composé 7 albums, bruyants, mélancoliques et magnifiques.


Sleater Kinney – Modern Girl (2005)


Sleater Kinney – One mour hour (1997)

S’il faut reconnaître une vertu à ce mouvement emblématique de la contre-culture du Pacific Northwest du début des années 90 et qui aura disparu, à peine des filles vivant en banlieue, loin d’Olympia, auront réalisé qu’il existait, c’est l’importance que ses membres accordaient à la fraternité entre filles. Ce serait faire fausse route d’associer les Riot Grrrls à des garçons manqués, ou des filles qui essaient simplement de s’attirer les faveurs des garçons en se comportant comme eux : à nouveau, on placerait les hommes au centre de nos vies, de nos expériences et nos agissements, tout ce que récuse les Riot Grrrls, qui chérissent l’idée de communauté de filles, de se considérer toutes comme soeurs. Ce que les Riot Grrrls ont l’ambition de promouvoir c’est la fin de la sournoiserie, des jalouseries et de la compétition entre filles, pour rejoindre une communauté veillant à des intérêts communs : se protéger contre les agressions de tout genre, dévoiler l’intimité de la vie d’une femme, sa sexualité, ses problèmes alimentaires, intimité considérée honteuse par l’establishment, sur laquelle il fallait faire silence.

Même si la panoplie des riot grrrls, avec leur barrettes enfantines, leur tee shirt qui découvre leur nombril, et celle de leurs héritières, les costumes de princesse effarée et crade qu’arborera Courtney Love, est emblématique de la volonté de célébrer, aussi, la frivolité des filles (contre un pouvoir matriarcal donneur de leçons, qu’on associe au féminisme saveur  birkenstock et macramé  des années 70), « la réduction du mouvement a une simple mode mignonne n’aura jamais saisi à quel point ce mouvement était en fait émotionnel et fragile » (Evelyn Mc Donnell) : aussi frénétiques et urgents que soient les cris des Riot Grrrls, la sensibilité des problèmes auxquelles elle s’attaquaient aura eu raison de l’impulsion originelle en quelques mois.

Publié le 14 avril 2011, dans Bouillon De Culture, Musique, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. 5 Commentaires.

  1. greymalkin

    Un immense merci pour vos (si gentilles) réactions à cet article BEAUCOUP TROP LONG ! Je suis super contente que ça ait mis des têtes, du son et des lyrics sur quelque chose connu de nom!

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  2. Ca y est j’ai écouté la musique, mais en fait forcément en tant que grande fan de PJ Harvey, bah… bah j’aime bien !

    J’aime bien l’énergie en fait, qui se dégage de tout ça (musique, mouvement et militantisme confondu). Je trouve ça très intéressant en tant que mouvement, et important même dans l’histoire de la musique. Le seul truc c’est cet aspect communautaire et féministe qui ne me parle pas du tout (la mixité c’est la vie).

    Mais vraiment merci pour l’article, c’est trop cool d’apprendre des chose sur GB et je dévore toujours autant ce que tu écris.

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  3. Je connaissais juste le nom Riot Grrrl, sans savoir ce qu’il y avait derrière. Mais c’est vraiment une vision du girl power intéressante! Une vision qui a ses failles, mais une base intéressante. Il faut que j’écoute la musique maintenant.

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  4. Article vraiment très intéressant !
    Je ne savais pas que Courtney Love avait fait partie de ce mouvement. A vrai dire, je ne la connaissais que de nom, je ne savais même pas quel genre de musique elle fait.

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  5. Superbe article, je connaissais l’existence du mouvement grâce aux nombreuses heures de mon adolescence que j’ai consacrées à tout savoir sur Nirvana :-p. Merci pour cet éclaircissement !

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