John Cale : l’autre face du Velvet Underground


En 1973, John Cale, l’autre Européen du Velvet Underground (avec Nico), exploite enfin pleinement son potentiel solo. Affranchis du groupe de rock le plus influent de tous les temps par un Lou Reed en pleine crise mégalo, et après quelques balbutiements discographiques prometteurs, le Gallois sort son chef d’œuvre : Paris 1919, album dandy ultime.

Biberonné à l’expérimental contemporain et à la musique répétitive dont il alimentera ses premiers opus, John Cale est un musicien cérébral et novateur, refusant catégoriquement les compromis du rock business, dont il est d’ailleurs peu client, préférant laisser la décadence clinquante à cette grande gueule de Lou. Mais derrière cette façade rigide d’artiste réservé aux élites, on trouve aussi un gigantesque compositeur pop, capable d’allier l’efficacité à la délicatesse et l’élégance à la détresse.


John Cale, Lou Reed et Andy Warhol, à l’époque de la Factory

En 1919, Paris est l’un des plus importants berceaux du surréalisme et du dadaïsme, une capitale où se rencontrent des artistes qui firent date dans l’histoire, peintres ou littéraires. L’endroit de la victoire d’une guerre que l’on remet en cause, l’endroit où l’émulation des esprits enfante des révolutions esthétiques, artistiques et philosophiques, l’endroit où il fallait être si on ne voulait pas passer pour un gros ringard, quoi. Un peu comme le New York des sixties, avec Warhol et sa Factory, le Pop art. Le Velvet Underground.

Berlin, la perdante magnifique, avec son désormais fameux album crade, John Cale se positionne à plusieurs centaines de kilomètres, là où il pleut du Beaujolais. John Cale se place du côté lumineux de la mélancolie, où tout peut être reconstruit, aussi intenses les souffrances ont-elles été. Son Paris 1919 n’est pas seulement sublime, il est l’incarnation ultime du dandysme, dans ce qu’il a de plus étincelant, charmant et attirant. Avec Paris 1919, on virevolte aux quatre coins de l’Europe, du Pays de Galles (Child’s Christmas in Wales) à l’Andalousie (Andalucia) pour échouer en Antartique (Antartica Starts Here). Entre-temps, on a atteint l’extase à chaque étape, même lors du brutal McBeth, blues violent et inattendu qui tranche en son milieu un album d’un calme faussement angélique (voir l’étrangement beau et angoissant The Endless Plain of Fortune). Et bien sûr, qui n’a jamais entendu la merveilleuse chanson titre n’a jamais vraiment écouté de musique de sa vie.

D’autres sommets discographiques jalonneront la carrière de John Cale, que plus personne ne considère comme le second couteau du Velvet. Mais seul Paris 1919 atteint les cimes du merveilleux, la Beauté avec une majuscule. D’ailleurs, l’artiste n’essaiera plus vraiment d’atteindre la perfection cristalline de Paris 1919, puisqu’il se frottera plutôt aux pires recoins de l’âme humaine avec ses opus suivants (Fear, Slow Dazzle, Helen Of Troy, Music for a New Society…) avec une justesse et une intensité plus qu’inquiétante. Car en plus d’être un compositeur de génie, John Cale est un grand malade, un grand taré, à peu près à 7 sur l’échelle Phil Spector, soit un peu moins que Brian Wilson. Il suffit de voir ses monstrueuses performances hurlées du début des années 80, les pianos qu’il martèle de ses poings furibards, ses mimiques grimaçantes et glaciales…

Le 5 septembre 2010, John Cale montre l’un de ses nombreux visages à la salle Pleyel de Paris, où je suis confortablement installé, tenaillé par l’impatience. Paris 1919 y est joué dans son entièreté, John Cale étant accompagné d’un solide groupe de rock mais surtout de l’Orchestre national d’Île de France, indispensable pour livrer en live l’album culte dans toute sa grandiose ampleur. Deux années auparavant, c’est Lou Reed qui s’essayait à l’exercice dans cette même salle avec son chef d’œuvre Berlin, accompagné d’un impressionnant orchestre symphonique et d’une chorale d’enfants. Concurrence éternelle…

Moins théâtrale et grandiloquente fut la prestation de John Cale. Logique : Paris 1919 ne tient pas sa force de la prétention over the top de Berlin, le « film pour les yeux ». Et c’est d’abord une étrange déception qui culmine lors de la première chanson, Child’s Christmas in Wales : la réinterprétation est ici honnête mais trop modeste, presqu’effacée. On regrette l’absence de chœur du refrain, bien que Cale soit incontestablement un grand chanteur, on se demande d’ailleurs comment sa voix ne put avoir de plus grande place dans la musique du Velvet. Depuis si longtemps déraciné de son pays natal, cet éternel Européen garde encore cet irrésistible accent Gallois qui donne tant de saveur à ses images verbales d’une grande poésie, à mille lieues de la réalité urbaine de Lou Reed.

Paris 1919 live à Amsterdam par John Cale

Hanky Panky Nohow est une courte ballade, mais d’une beauté telle qu’elle apaiserait n’importe quel cœur fatigué. Those planing lakes will surely calm you down… Ce qui contraste avec The Endless Plain of Fortune, chanson calme mais inquiète, dont le pont magistral constitue la pièce maîtresse où les violoncelles se déchainent comme pour s’échapper d’un climat malsain, pour finalement s’évanouir et laisser place à nouveau à un chant troublé.

Andalucia est une des plus belles chansons d’amour jamais écrites. Ce soir, Cale la chante quelques octaves plus bas, ce qui lui fait perdre un poil de son charme délicat. Pour autant, le titre garde toute sa force, sa romance tranquille.

Lorsque débarque la chanson titre, chef d’œuvre parmi les chefs d’œuvres, quelque chose me tracasse : une chanson a été zappée. OUI, zappée ! La question se pose : where the fuck is MacBeth ? Autour, le public ne semble pas percuter, mais moi, je ne suis pas dupe, j’ai bien remarqué. Du coup, lorsque les trombones sévères de Paris 1919 résonnent, mon attention est ailleurs. Where the fuck is MacBeth ? Les touches du clavier de Cale sautillent, soutenues par une envolée de violons majestueux, le refrain illumine la salle Pleyel des plus élégants La la la qu’on ait jamais entendus, le pont, tout en chuchotement de corde et sifflements d’oiseaux, surpasse les Beach Boys et leur Pet Sounds, tout termine en apothéose, mais moi, je suis à peine là, je me demande encore où est MacBeth. Graham Greene traverse le concert avec son ton enjoué et futé, dandy à mort, Half Past France sublime la nostalgie et la mélancolie, Antarctica Starts Here dévoile un paysage froid et désenchanté… Et MacBeth retentit enfin, toutes guitares dehors, batterie furieuse et voix vicieuse d’un Cale qui semble sortir d’un sommeil rêveur et agité pour tirer le public de son doux songe. Debout là-dedans ! Bien sûr, ça déménage, mais pourquoi avoir changé le titre de place ? Si l’explosion MacBeth a sa place au centre de Paris 1919, c’est pour, d’une part, mettre des claques à l’auditeur au moment où il l’attend le moins, et d’autre part pour laisser l’album mourir dans la douceur crépusculaire d’Antarctica ! Mais tout le monde sait ça, enfin ! Non ?

En fait, le placement stratégique de MacBeth à la fin de cette première partie semble avoir été réfléchit pour préparer le public à la suite, plus purement rock’n’roll. Cette deuxième partie est déclenchée par le rock bonhomme de Hello There, première chanson du premier album de Cale, Vintage Violence. La section rock de l’orchestre tient à nouveau le premier rôle, et même John Cale a troqué le clavier pour une guitare folk. La suite sort plutôt du cadre de la salle Pleyel, habituée à la musique classique, puisque guitare électrique, basse et batterie continuent à être à l’honneur. Jusqu’à Amsterdam, toujours tirée du premier album, chanson calme à la tristesse magique qui semble conter la fin d’une relation et trouverait parfaitement sa place au sein de Paris 1919. Do Not Go Gentle Into That Good Night, poème de Dylan Thomas, inspire à Cale une de ses plus brillantes partitions au piano, le public est absolument conquit. Hedda Gabler conclut le show par des prouesses vocales de Cale, qui n’a décidément rien perdu de son organe, à l’opposé d’un Dylan ou d’un… Lou Reed, pardi.

Et pour l’ultime rappel, Cale saisi une guitare électrique avant de retourner au centre de la scène. La salle Pleyel va-t-elle y survivre ? D’autant plus que les accords qui en ressortent sont ceux de l’inénarrable Gun, l’un des brûlots rock les plus impitoyables de Cale, dont les longs solos décharnés et agressifs en ont déjà fait fuir plus d’un. Et le groupe ne fait aucune concession : non seulement ils suivraient leur frontman fou jusque dans le pire des enfers métalliques, mais en plus ils enchaînent sur la reprise des Modern Lovers (groupe punk jadis produit par Cale) Pablo Picasso, titre abrasif et sec comme une trique, où Cale braille que Pablo Picasso n’est pas un asshole. Il manquerait plus que Cale tranche la tête à un poulet sur scène et on se croirait revenus au bon vieux temps.

On regrettera l’absence d’un Fear is a Man’s Best Friend hystérique comme il sait si bien les faire, et ceux même si ce n’est plus de son âge, où celle de la reprise suicidaire de Heartbreak Hotel, ou même un Venus In Fur ou Waiting for the Man de l’époque Velvet… Mais le show avait cette qualité rare d’attaquer un répertoire risqué et peu exploité. En cela, le concert, et c’est dans plusieurs années que je le réaliserai réellement, était parfaitement unique.

Publié le 31 janvier 2011, dans Bouillon De Culture, Musique, et tagué . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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