Girls : le groupe à suivre ?

On raconte beaucoup de choses sur Girls, on raconte que Christopher Owens, leader du groupe, aurait grandi dans une secte comme on les fait si bien aux U.S.A., qu’il y aurait perdu son frère décédé alors qu’il n’était qu’un bébé à cause de la méfiance de la secte en question envers les soins médicaux pour les enfants, qu’il aurait été élevée uniquement par sa mère, obligée par la même secte (décidément fréquentable), à se prostituer, avant de trouver son mécène au Texas, un milliardaire qui l’aurait pris sous son aile et permis par la suite d’enregistrer à San Francisco ce disque miraculeux qu’on a entre les mains depuis septembre 2009. On raconte que le frontman halluciné aurait crée Girls sur les cendres de Curls, après une vraie mauvaise rupture, de celle qui te laisse le coeur en mille morceaux le plus longtemps possible, c’est à dire, à vie, celles dont on se remet jamais, tout ça grâce à Chet «JR» White, homme providentiel et non moins cuisinier/bassiste, qui l’aurait sorti de sa torpeur à l’époque. 

Avec un tel parcours, on peut seulement attendre de Girls un disque ou prodigieux ou vraiment loupé : qui sortirait indemne de la vingtaine d’années de vie d’Owens? On raconte beaucoup de choses, mais dès qu’on lance Album (c’est le génialement inspiré titre du disque), on sait d’emblée à quoi on a affaire : un disque d’une profonde tristesse, on a jamais écrit d’aussi belles paroles sur l’angoisse et le chagrin, et surtout aussi simplement (I’m sick and tired of the way that i feel, i’m sick of dreaming and its never for real) -à part sans doute Lou Reed sur Berlin, mais étrangement fou, psychédélique saupoudré d’un irrésistible second degré. Christopher Owens a beau nous dire à chaque chanson à quel point son coeur est brisé, il le fait avec légèreté, presque primesautier.

Album s’ouvre avec Lust For Life, une démonstration en 2’25 du talent presque désuet de Girls, qui se contente de faire une très bonne pop, férocement indie, penchant clairement du côté barré à en lire les lyrics (I wish I had a sun tan, I wish I had a pizza and a bottle of wine, I wish I had a beach house, then we could make a big fire every night, instead I’m just crazy I’m totally mad, yeah I’m just crazy I’m fucked in the head). Owens, apôtre de la simplicité, chante sur des évidences criantes, et parvient avec Lust for Life, à écrire la chanson dont on aurait tous aimé être l’auteur, qu’on aurait tous aimé chanter, mais à défaut, on aurait tous été très fier d’être au générique du clip.

Girls, dont la voix du chanteur rappelle celle désespérée du plus élégant des névrosés : Jarvis Cocker, connaît ses classiques, sur Big Bad Mean Motherfucker, le groupe nous offre une plongée directe chez des Beach Boys… qui aurait mal réglé leur distorsion, on écouterait bien ce titre qui sature à mort en voiture, en vacances, en regardant la mer, sur une mauvaise radio qui crachoterait. Mais on trouve aussi des chansons qui pourraient devenir des hymnes absolus, tel Hellhole Ratrace (im all alone with my deep thoughts. im all alone with my heartache and my good intentions (…) ive got a sad song in my sweet heart. and all i really ever need is some love and attention), magnifiquement triste, et qui semble à première vue être la plus belle (et la plus aboutie) chanson du disque.

Album est en fait tellement bon qu’il peut se permettre d’éviter l’écueil de la cohérence, et   est donc capable de livrer un enchaînement du type Morning Light, shoegaze autant que faire se peut, Curls, un beau morceau instrumental, simple, direct, avant de conclure sur Darling, aux harmonies sérieusement sha-la-la. Plus qu’il n’est triste, Album est probablement foncièrement doux-amer, animé par ce sentiment terrible de devoir grandir, passer à autre chose, sans y être tout à fait prêt.

Avec un disque hyper attendu par la critique, célébré par un brillantissime 9.1 chez Pitchfork, Girls avait pour le moins le vent en poupe. Pas étonnant que leur passage au Point Ephémère à Paris pour les 5 ans du club ait été le point de rendez vous de choix de tous les hipsters du coin. Sur scène, on regrette presque que le groupe prenne son envol, le set est calibré et on s’éloigne petit à petit des concerts d’autrefois, où les potes venaient faire des maracas, des percus et du mélodica, où on multipliait les efforts pour rendre les chansons du groupe toujours plus dingues et psyché’. Mais c’est incontestablement bien, et quelques «groupies» (au sens le plus sympa du terme) y mettent déjà du leur en lançant des pétales de rose blanches sur les musiciens. Live, les chansons semblent d’emblée inégales, tant on adore les incroyables arrangements des chansons sur le cd, qui font qu’on l’écoute, ré-écoute, et réécoute encore, en y découvrant toujours de nouveaux détails (et peu de disque peuvent prétendre à ce critère…), mais la petite bande de Chris Owens se défend, et on sent bien qu’il se passe quelque chose, impossible que les fascinantes chansons bordéliques et extrêmement tristes vous laissent totalement indifférents.


On raconte beaucoup de choses sur Girls, on raconte que Chris est et sera toujours obsédée par une certaine fille, qu’il a truffé son Album de messages à son attention («you’ve been a bitch, i’ve been an ass (…) i know i’ve made mistakes, but i’m asking you to give me a break, i really want to be your friend forever»), on raconte que les membres du groupe aurait avalé toutes les drogues qu’il était possible de trouver à San Francisco, mais si l’on peut foncièrement colporter une rumeur, c’est la suivante : Girls n’a qu’un album au compteur, mais le groupe est au moment critique que connaissent bien des groupes de rocks : au bord de se faire vraiment beaucoup connaître ou de tout planter avec un disque trop obscur, trop de pilules, ou trop d’histoire de filles. Suffisamment de bonnes raisons pour en faire LE groupe à suivre en 2010.

(Album, sorti le 22/09/09 sur   True Panther Sounds)
(Myspace)

Publié le 21 octobre 2009, dans Musique, et tagué , , . Bookmarquez ce permalien. 1 Commentaire.

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